Savoirs informatiques n° 1, octobre 1985, page 21.

Texte intégral


Entretien

Les griffes de Greffe

Xavier Greffe est responsable au ministère de l'Éducation nationale de la mission aux technologies nouvelles. Ce professeur d'économie, ancien dirigeant du centre de recherches de Jacques Delors, explique le démarrage sur les chapeaux de roue du plan Informatique Pour Tous. Coups de griffes ici et là, Xavier Greffe a son franc-parler.

Savoirs Informatique. – Le plan Informatique Pour Tous semble avoir été bâti dans la précipitation. Ses objectifs devaient être atteints en 1988. Pourquoi cette précipitation ?

Xavier GREFFE. – Certes, ça s'est décidé très vite. Il y avait le projet de JJSS qui traînait. Il voulait mettre des ordinateurs dans les associations, les mairies... et fin novembre le Premier ministre a pensé que ce n'était pas l'idéal ; qu'il fallait mettre les machines dans les écoles et demander à celles-ci de s'ouvrir à d'autres utilisateurs. Ainsi, en équipant les établissements scolaires, d'une pierre on faisait deux coups.

S.l. – Oui, mais cette précipitation, pourquoi ? Certains y voient une raison politique... donner une image moderne de l'école au plus vite, avant les législatives.

Xavier GREFFE. – Quand un projet implique une si importante partie de la population, avec une enveloppe budgétaire de deux milliards de francs, ça serait ridicule de nier son aspect politique, et j'ajouterai, pourquoi pas ?... son aspect économique.

S.l. – Justement, nombre d'enseignants nous ont traduit leur mécontentement par rapport au choix du matériel. Souvent nous avons entendu : « C'est un plan pour aider Thomson... »

Xavier GREFFE. – Aujourd'hui encore, dans un groupe de travail, nous avons tourné autour du thème : « Il faut que ce soit français, ou construit en France. » Et soyons francs, si cette clause disparaissait, il est probable que dans les appels d'offre, le matériel étranger passerait en tête. La preuve... Suite à la très forte critique internationale portant sur la procédure que nous avons utilisée, nous avons fait un petit appel d'offres portant sur 3 000 machines. Ce n'est pas du matériel français qui a été retenu.

S.l. – Il y a eu l'éviction d'Apple qui désirait construire une usine de montage en France...

Xavier GREFFE. – Je me suis trouvé à une réunion. « Une usine, une usine ! », tout le monde s'excitait. Tout juste si l'on n'était pas déjà en train de la mettre sur la carte des créations d'emplois. Et Trigano est resté très froid. « Tu vas voir, demain le prix aura baissé de moitié... » et le lendemain, je vois Sculley, le PDG d'Apple, proposer l'usine à moitié prix... Et de fait, ça aurait été une erreur. Certes, ce serait criminel de vous dire qu'Apple n'est pas un produit bénéfique. Mais en même temps, la firme licencie. Et le Macintosh est sûrement un produit en fin de course. Cela dit, je ne suis pas un professionnel de l'informatique. Mais je comprends que lorsqu'un gouvernement dépense deux milliards il mette en balance divers éléments. Le vrai problème est ailleurs : ou bien cette opération est un point de départ, et c'est vraiment une chance pour l'informatique française y compris pour le logiciel ; ou bien c'est une opération qui dans trois mois retombe de la manière la plus plate qui soit. Alors là, je crois qu'il y aura des jugements sévères.

S.l. – Il y a un an, on annonçait pour cette rentrée les grands débuts du vidéodisque. Cette technique n'est-elle pas sacrifice ?

Xavier GREFFE. – L'audiovisuel n'est pas oublié. Le ministre lui-même en est passionné. L'informatique, comme tout le monde, ça l'intéresse. Mais je dirai qu'il y croit surtout depuis Pâques. Il a mesuré alors la manière dont les enseignants réagissaient à nos propositions de stages. Nous en avions prévu cinq cents. Il a fallu en monter six cent sept.

Pour revenir à l'audiovisuel, il y a eu des efforts faits depuis quinze ans. C'est rien. Je n'ose pas dire que c'est nul, parce que vous risquez de le répéter, mais vraiment c'est débile. L'audiovisuel, c'est soit les diapos, soit le film au sens « télévision scolaire ». En plus, on a des accrochages réguliers dans cette maison parce que les gens n'en voient pas l'intérêt. Ils ne comprennent pas que les gosses vont travailler sur des écrans, que déjà dans les entreprises ce sont des caméras qui contrôlent tout. Notre objectif est d'équiper en magnétoscopes pratiquement tous les collèges d'ici à la fin de l'année.

S.l. – La Mission aux Technologies Nouvelles ne vise pas plus loin ?

Xavier GREFFE. – Il y a une idée que l'on a poussée avec Trigano. C'est de faire tout de suite des ateliers qui soient renforcés ; non seulement informatique, mais un peu nouvelles technologies, avec le vidéodisque, le magnétoscope, le caméscope. Mais là où je suis coincé avec le vidéodisque, c'est qu'il y a peu de produits et il n'y a pas soixante-dix personnes en France actuellement que l'on puisse considérer comme formées. Alors nous allons lancer quelques projets de vidéodisque. En cartographie géographie, en sciences naturelles, et peut-être en histoire des technologies.

S.l. – Mais pour l'instant ?

Xavier GREFFE. – La seule chose que l'on puisse acheter, et qui ne coûte pas cher, à la limite, ce sont des opéras. On peut le faire, par exemple, si on fait trois ateliers musicaux.

S.l. – Revenons au plan IPT. S'il est précisément chiffré, on sent un certain flou. Apprendre l'informatique, ou l'employer au service de la pédagogie ? Parler le Basic, Logo, ou le L.S.E. ? Vous ne trouvez pas que ça part un peu dans tous les sens ?

Xavier GREFFE. – Ça manque de directives plus que de directions ?... Peut-être, et disons que ce n'est pas tout à fait involontaire. L'ordinateur est un outil, disons ouvert à des pratiques différentes. Faut-il d'emblée ne pas tenir compte de cette souplesse, figer sa pratique, sans faire confiance à la créativité de ceux qui s'en servent ? Ses formes peuvent être bien diverses.

Propos recueillis par Jacques DECONCHAT
et Jean-Pierre SOULIER

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