P. 66


p. 67

Daniel GARRIC, L'ordinateur au village : le projet français fait des vagues, Le Point n° 640, 24 décembre 1984, pages 66 et 67.

Texte intégral


Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER au Centre mondial Informatique
Des lendemains qui chatonnent

L'ordinateur au village :
le projet français fait des vagues


300 000 micro-ordinateurs dès 1985 dans les villages : c'est l'incroyable « programme » que proposent JJSS et Defferre. De quoi faire rêver le gouvernement.

C'est un projet grandiose. « J'imagine mal nos hommes politiques capables d'une telle vision, d'un tel courage pour le mener à bien ! » s'exclame, lundi dernier, dans les colonnes du quotidien américain International Herald Tribune, John CRECINE, vice président de l'université Carnegie-Mellon, à Pittsburgh, aux États-Unis.

Le projet en question : créer, en 1985, dans les écoles des quelque 36 500 villes et villages de France, des ateliers où jeunes et moins jeunes pourraient venir faire leur apprentissage sur un ordinateur, acquérir ce que les Américains nomment « the computer literacy », ou « culture informatique », afin de préparer - au moins - des lendemains qui chantonnent.

Et notre confrère américain de donner force détails – en faisant état de sources officielles – sur les sept ministres chargés par le premier d'entre eux, Laurent FABIUS, de conduire cette opération dont le coût atteindrait quelque 6 milliards de francs.

De quoi, peut-être, propulser la France dans le peloton de tête des pays intellectuellement développés et mettre en route une véritable offensive anti-chômage. À un détail près : « Officiellement, il n'existe aucun projet gouvernemental de ce type explicitement formulé », déclare-t-on au cabinet du Premier ministre. Avec une certaine gêne, il est vrai.

Il y a de quoi. Car, même s'il n'est pas « officiel » ni « explicitement formulé », ce projet existe bel et bien, comme l'avait révélé, l'autre semaine, Le Canard enchaîné, au moins pour ses promoteurs : Gaston DEFFERRE, ministre d'État chargé, entre autres, de la tutelle du Centre mondial informatique, et Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, le « patron » de ce même centre.

Une réunion s'est en effet tenue, en novembre, à l'université Carnegie-Mellon, connue pour être en pointe dans le domaine de la micro-informatique. En plus de Gaston DEFFERRE et de Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, y participaient les représentants des industries françaises d'électronique (Bull, Thomson, la CGE, Cit-Alcatel), en même temps que John Sculley et Steve Jobs, les deux patrons de la société Apple, qui a créé et fabrique les ordinateurs Macintosh.

Objet : l'achat par le gouvernement français de 300 000 Macintosh, précisément. Ce qui est un chiffre énorme. Pour se fixer les idées : le ministère de l'Éducation nationale envisage, de son côté, de doter les écoles françaises, en deux ans seulement, de 100 000 micro ordinateurs Thomson d'une puissance et d'un prix très inférieurs à ceux des Macintosh puisque ce sont des ordinateurs pour enfants (voir le dernier numéro du « Point »). Bref, l'achat par le gouvernement des 300 000 Macintosh supplémentaires représenterait le marché du quart de siècle, au moins.

Payables comment, ces ordinateurs ?

Bonne et douloureuse question. À laquelle on essaya de répondre le 24 novembre, à Paris, où SCULLEY et JOBS se rendent incognito. Mais le gouvernement ne peut, ne veut pas payer comptant des machines d'origine étrangère. Bonne occasion pour Apple de s'implanter directement en France, ce qu'on refuse à la société américaine depuis sept ans. John SCULLEY et Steve JOBS proposent alors de construire dans l'Hexagone une unité de production, avec transfert de technologie : leur usine de Fremont, en Californie, où l'on fabrique Macintosh, est l'une des plus avancées au monde. La France pourrait bénéficier du savoir-faire d'Apple, déjà emprunté en grande partie aux Japonais. Et réciproquement : les télécommunications françaises intéressent Apple.

Les deux dirigeants américains, après avoir été reçus à l'Élysée, font donc une proposition. Restée à ce jour sans réponse.

Est-ce donc la fin du projet DEFFERRE SERVAN-SCHREIBER ? Une première question, d'abord : pourquoi s'étaient-ils décidés pour Macintosh ? La réponse est simple : c'est le seul micro-ordinateur qui permette un apprentissage rapide, non pas pour faire de l'informatique - tel n'est pas le but de l'opération - mais pour l'utiliser dans toutes sortes de travaux de bureau afin d'accroître la productivité.

Seconde question : si ce n'est pas Macintosh, ce sera quoi ? Réponse encore plus simple : I.B.M., ou l'un de ses « clones », c'est-à-dire un ordinateur fabriqué par ses concurrents pour bénéficier de ses programmes. Et, justement, Bull vient, trois ans après tout le monde, de sortir l'un de ces clones. Alors Ia solution, la voilà ?

Cette fois, ce n'est plus aussi simple. D'abord, parce qu'un micro-ordinateur de la famille I.B.M. est beaucoup plus lourd à utiliser qu'un Macintosh. Il exige en effet un long apprentissage.

Ensuite, est-on certain que la capacité de production de Bull pourrait suffire ?

Enfin - et c'est l'essentiel - aux États-Unis, on assiste depuis quelques mois à l'effondrement des clones qui avaient poussé comme des champignons voilà deux ans : I.B.M. casse, brise les prix. Et vient de sortir une nouvelle machine beaucoup plus puissante, le P.C.-AT.

Tout le monde, donc, s'attend, dans un proche avenir, que le géant aille plus loin et mette sur le marché des programmes qui ne fonctionneront que sur ses propres machines, rompant ainsi avec la compatibilité. D'où une certaine méfiance en ce qui concerne les clones d'I.B.M.

Il n'empêche : en attendant, le projet JJSS Defferre fait depuis un mois des vagues. À Matignon comme à l'Élysée.

Daniel GARRIC

oOo