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Centre Mondial Informatique et Ressource Humaine, 1982-1985, Rapport moral, mars 1985, 62 pages.

Texte intégral


LA RESSOURCE HUMAINE

Par Samuel Pisar

Extrait du chapitre d'ouverture du livre de Samuel Pisar. Premier exposé de la naissance d'une nouvelle économie à partir des intuitions théoriques de François Perroux et Jacques Ruffié - et de l'apparition de l'informatique personnelle.


L'étincelle qui a mis à feu ma réflexion provient d'une longue étude dont je pris connaissance dans la revue "Mondes en développement" due à un économiste renommé: le professeur François Perroux, du Collège de France. Inaugurant le cycle des recherches sur les mutations du travail de l'homme, dans la phase post-marxiste et post-libérale, il intitulait sa vision d'un avenir différent : "L'économie de la ressource humaine".

L'essence de cette nouvelle économie telle que l'exprime Perroux est "la formation de l'homme par l'homme, de tout l'homme (...). Et de tous les hommes, car si un seul n'est pas pris en compte, c'est un manque à gagner". Il allait ainsi me conduire à une prise de conscience enfin claire de ce que signifiaient et de ce qu'allaient entraîner les ruptures de notre univers qui se sont poursuivies au long des années 70 sur tous les continents pour aboutir à la métamorphose des activités humaines et aux vertiges d'aujourd'hui.

De ce que je ressentais, aussi, au plus profond de moi, et non sans effroi. De la similitude entre l'effondrement que j'ai pu observer, puis vivre dans ma chair, il y a quarante ans, et l'apparente malédiction qui revient sur notre monde - mais au risque, cette fois, si abdication il y a, d'anéantir l'Histoire.

Je n'ai cessé, depuis, d'essayer d'approfondir, d'élargir, à la lecture des théoriciens modernes, "ma science", si j'ose dire, cette précieuse et infinie ressource, dont l'équation, la mise en oeuvre, doit être - à la réanimation du tissu social, au foisonnement des innovations, à l'ambition absolue du plein emploi des facultés de chacun - l'équivalent collectif de ce que furent, à l'énergie et à la matière, l'équation unificatrice d'Albert Einstein.

Loin d'être un travail solitaire, ce fut l'occasion d'appliquer une méthode de recherche multiculturelle planétaire. Nous eûmes le bonheur de pouvoir organiser cette recherche, Jean-Jacques Servan-Schreiber et moi, il y a maintenant cinq ans, avec les hommes les plus divers du Japon à l'Arabie, de l'Allemagne à l'Afrique noire, de l'Amérique à l'Inde - mobilisés par la même quête.

Chacun, comme nous, partait de convictions désormais évidentes. Les concepts de race, de nation, d'idéologie, ont fait naufrage à jamais. C'est seulement dans l'interpénétration entre les structures mentales, les traditions culturelles, les plus diverses, voire les plus opposées, que réside la chance d'un monde qui, sans le savoir, n'est déjà plus qu'un, mais demeure vulnérable aux passions, aux fanatismes, aux replis, à la tentation suicidaire de l'égoïsme sacré.

Notre conviction commune était celle d'un nouveau "grand dessein" possible, et cette fois à l'échelle mondiale, à partir des prodiges les plus récents de la science, des technologies. On apercevait comment tirer de son dégoût ou de son désespoir une humanité désabusée pour lui montrer l'aventure d'une nouvelle conquête historique.

Là, de nouveau, je découvris, dans la formulation des concepts, un autre grand savant français, lui aussi professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d'anthropologie physique, le biologiste, Jacques Ruffié, l'auteur de "La science du vivant " .

Ruffié observe méthodiquement la convergence, au siècle dernier, de deux pensées créatrices. Par leur simultanéité, elles ont renouvelé toutes les perspectives, les moyens, les activités de l'Occident - et de la planète, sa colonie.

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Cette époque de "destruction créatrice", comme la désignera plus tard l'économiste autrichien Joseph Schumpeter, se situe entre 1860 et 1880. Elle marqua, pour l'avenir de l'espèce, le passage décisif de la conception "fixiste", de la terre et des hommes, à la conception "évolutionniste et transformiste", fondant sur une observation scientifique et quelques puissantes intuitions la certitude d'un progrès incessant.

L'histoire de cette naissance, de ce changement de monde, entièrement dus aux formulations audacieuses de quelques esprits, en rupture avec la pensée reçue, est étonnamment édairante pour notre tâche d'aujourd'hui.

Ses principaux acteurs furent l'Anglais Charles Darwin et l'Allemand Karl Marx.

C'est en 1859 que Charles Darwin dessine le schéma cohérent de l'évolution, dans son célèbre ouvrage: "De l'origine des espèces".

Darwin expose que tout groupe, même le plus homogène, présente de temps à autre quelques "variants". Si la variation assure un avantage quelconque, ceux qui en sont porteurs éliminent peu à peu, par un processus de sélection, les "normaux" - ouvrant de nouveaux espaces de vie. Prenant ainsi le contre-pied, à un siècle de distance, de la philosophie "fixiste" de Malthus, Darwin met en branle un mouvement considérable qui va libérer les imaginations et les capacités créatrices.

Au même moment, vivent et travaillent dans ce climat de renouveau intellectuel Karl Marx et Friedrich Engels, qui publient le Manifeste, formulant leur théorie des moteurs de l'Histoire.

Engels a eu connaissance du livre fondamental de Darwin dès sa parution. C'est lui qui alerte Marx par une lettre émerveillée : "Ce Darwin, que je suis en train d'étudier, est tout à fait sensationnel. On n'avait jamais fait une tentative d'une telle envergure pour démontrer qu'il y a un développement historique dans la nature".

Enthousiasme aussitôt partagé par Marx: ils voient, l'un et l'autre, les justifications scientifiques essentielles qu'apporte Darwin à leurs propres conceptions. Depuis longtemps, Marx a l'intuition "transformiste". Il pense qu'un processus évolutif concerne tous les groupes vivants, des plantes aux animaux, et naturellement l'homme lui-même.

Il est curieux de suivre un instant les relations complexes, à partir de cette époque, entre le biologiste et l'économiste. En 1872, Marx adresse à Darwin un exemplaire de l'édition allemande du Capital avec cette dédicace: "A Charles Darwin, de la part d'un admirateur sincère". Quand on ouvre aujourd'hui ce livre, qu'on trouve dans la bibliothèque de la demeure de Darwin, on constate que seules les premières pages ont été coupées. Darwin ne fut guère attentif : l'économie lui parut être hors de son domaine. Cependant, un an plus tard, il tient à écrire à Marx pour le remercier: "je pense sincèrement que je mériterais davantage cet hommage de votre part si je comprenais, mieux que je ne le fais, le profond et important sujet de l'économie politique".

Les deux fleuves mêlèrent leurs eaux. Il en sortit, à la fin du siècle dernier, une nouvelle pensée industrielle, profondément évolutive.

Jacques Ruffié, pour mieux réfléchir sur le présent, s'est longuement penché sur ce précédent passionnant. Il en tire une double leçon. Il voit, dans la convergence des nouveaux concepts de 1980, une ressemblance frappante avec le phénomène de 1880 et constate en même temps que l'ère ouverte par Marx et Darwin est arrivée à son terme.

Il écrit : "le libéralisme effréné, ou le marxisme de la lutte des classes, datant l'un et l'autre, dans leur essence, du siècle dernier, ne sont-ils pas aujourd'hui aussi dépassés que la théorie darwinienne sur laquelle ils se sont appuyés ? Et, dès lors, le temps d'une grande révision n'est-il pas venu ?".

François Perroux répond: "En comparant les économies évoluées au milieu du XIX siècle et à la fin du XXe siècle, on est frappé par le progrès des menaces de destruction biologique et mentale de l'agent humain... L'émergence de l'économie de la ressource humaine, à ses premiers débuts, est une révolution silencieuse incomparablement plus radicale que celle de Marx. Elle attaque les déraisons du capitalisme et du communisme".

Par une analogie remarquable, à nos yeux, entre l'entrée en résonance des concepts du biologiste Darwin et de l'économiste Marx, il y a un siècle, les intuitions, de nouveau en symbiose, d'un Ruffié et d'un Perroux - dont les pairs, et les disciples, ne sont plus cette fois dans les limites étroites de l'Europe mais dans le foisonnement culturel des Amériques, de l'Asie, du Moyen-Orient, de l'Afrique - ouvrent notre ère.

Connues et respectées des cercles d'experts, longuement évoquées, en leur présence, au Colloque d'Athènes sur "l'avenir de la démocratie", dans l'ancien théâtre d'Hérode Atticus, où nous étions réunis, leurs pensées n'ont pas jusqu'à présent été appréhendées par les ministères et les bureaucraties "fixistes" des États.

Nous n'avons, sous peine d'une mort de l'espèce, plus de temps à perdre pour réaliser cette synthèse, diffuser cette prise de conscience, pour mettre en branle de nouvelles forces créatrices qui, écartant les tabous, repousseront les limites, multiplieront les ressources et dissiperont les cauchemars d'aujourd'hui.

Nous continuons à disperser nos forces en querelles d'un autre âge - de frontières, de doctrines, d'idéologies, de races, de propriétés. Nous pouvons au contraire les rassembler pour parvenir, dans un effort commun, au nouveau seuil d'évolution.

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A une époque où la dislocation économique menace à la fois la liberté et la paix, et où toutes les tentatives constructives sont bloquées par les chimères du passé, il est rassurant d'évoquer une vérité presque évidente: la vraie richesse des nations réside plus dans le potentiel inemployé de leurs hommes et de leurs femmes que dans toute autre ressource. C'est pourquoi le Japon, Singapour, Taiwan, la Corée du Sud, les Pays-Bas, Israël, et même la Hongrie, s'adaptent étonnamment à la révolution scientifique et technologique actuelle, alors que des pays nantis de vastes ressources naturelles - le Brésil, le Zaïre, l'Australie, la Russie, et même certaines régions des États-Unis - connaissent une stagnation.

La plupart des économistes, prisonniers d'une optique traditionnelle, continuent à placer trois principales formes de richesse au centre de leur univers intellectuel - la terre, le capital et la main d'oeuvre. Ils les surestiment toutes trois.

La terre, il n'en reste plus guère à découvrir ou conquérir. Nous vivons aujourd'hui dans un monde circonscrit. Nous luttons, nous rivalisons dans un espace économique limité, saturé.

Les nations qui possèdent de vastes étendues de terre ont trouvé que l'agriculture peut être pratiquée plus compétitivement sur de petites zones à la culture intensive. Quant aux ressources souterraines, elles ont aussi perdu beaucoup de leur lustre. L'industrie minière est de plus en plus stérile. Le pétrole était ces derniers temps la ressource miraculeuse. Aujourd'hui, la plupart des pays producteurs connaissent la banqueroute : le Mexique, le Vénézuela, l'Indonésie, l'Algérie, le Nigéria pour ne rien dire de l'Irak et de l'Iran que déchire la guerre. Même l'Arabie Saoudite à l'immense richesse subit le déficit budgétaire qui la force à réduire sérieusement ses investissements.

Le capital, qu'il soit hérité ou accumulé, n'est plus la ressource garantie qu'il était naguère. Chacun a senti le pincement de l'inflation, et même les plus puissants banquiers du monde dorment très mal. Les pays en voie de développement, notamment l'Amérique latine, ont une dette qui dépasse 800 milliards de dollars dus par l'Europe de l'Est. L'essentiel de ces sommes ne sera jamais remboursé, même si prêteurs et emprunteurs prétendent vaille que vaille le contraire. Durement éprouvés, les capitaux ne se dirigent plus vers les entreprises productives, génératrices d'emplois et de croissance dans nos sociétés.

La main-d'oeuvre reste certes une ressource d'importance. Mais son avenir est aussi menacé. Les ordinateurs, les robots, les usines automatisées effectuent une gamme de travail physique et mental en expansion constante et de qualité supérieure. Les millions de postes qui ont disparu dans les industries de l'acier, du charbon, du textile, de la chimie, des machines-outils, de la construction navale et de l'automobile, ne se retrouveront plus jamais.

Alors, que reste-t-il ?

Rien, sauf l'essentiel : la plus évidente, la plus négligée, la plus abusée, la moins explorée de toutes les ressources - la matière grise logée dans la boîte crânienne de chaque individu, avec sa fantastique aptitude à saisir, emmagasiner et transmettre savoir et expérience, à échanger idées et informations, à pressentir, imaginer, concevoir et créer. Omniprésente, inépuisable comme la lumière du soleil, elle est la forme de richesse la plus fiable, et de loin la plus prometteuse pour l'avenir.

L'exploitation, enfin, de la ressource humaine peut déboucher sur une nouvelle renaissance, un nouvel ordre économique. Sur une nouvelle culture.

Aveuglément attachés à la mythologie de la terre, du capital et de la main-d'oeuvre, nous n'avons jusqu'ici alloué qu'un rôle marginal à l'homme.

Dans l'Est socialiste et l'Ouest capitaliste, même les idéologues les plus dogmatiques commencent à comprendre qu'à la valeur de la main d'oeuvre et à celle du capital se substitue de nos jours la valeur du savoir. En limitant à une élite l'accès aux connaissances, ainsi qu'on le fait encore maintenant, une société se prive de la productivité optimale du plus grand nombre, et se condamne à un gâchis économique insensé.

Une nouvelle théorie de croissance doit désormais donner une place beaucoup plus centrale au potentiel créatif du cerveau humain - à sa capacité de découvrir et de créer des richesses à côté desquelles les trésors du Texas, de la Sibérie ou de l'Amazonie sembleront bien pâles.

Une vaste mise en valeur de la ressource humaine peut libérer des forces d'invention et de créativité qui dépassent l'imagination.

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