Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, Les fossoyeurs, éditions Fixot, janvier 1993, 320 pages, pages 242 à 260.

Extraits


Bien sûr, lorsque Mitterrand s'installe à l'Élysée en 1981, si Defferre n'est pas Premier ministre, il se retrouve le « Premier ministre d'État », chargé de l'Intérieur et de la Régionalisation (sur sa demande). Ce n'est pas une fonction secondaire, loin de là. À partir du poste clé de la place Beauvau, d'où il commande à tous les préfets et toutes les polices, il lui est possible de « refondre » la carte de la France pour préparer l'éclosion régionale.

Defferre a le mérite - à mes yeux essentiel - d'être le père de cette France rénovée, enracinée dans ses régions. Il va faire mieux, et c'est encore moins connu : en travaillant à la décentralisation, il va découvrir le caractère, indispensable pour accompagner cette restructuration du pays, de la révolution informatique.

À sa demande je viens l'entretenir, régulièrement, de cette nouvelle et incontournable technologie.

C'est au cours de mes séjours de travail, de plus en plus fréquents, en Amérique et au Japon, que j'ai découvert cet univers tout neuf, pour nous, Français, de l'informatisation. J'ai alors perçu qu'il va tout pénétrer, tout changer - industries, agriculture, services, éducation. Convaincu qu'il était nécessaire d'en savoir rapidement plus long, j'ai participé, pendant trois mois, à des séminaires en Californie, pour mieux m'imprégner de cette nouvelle « révolution » dans les modes de liaisons entre les individus et communautés, cherchant à définir la meilleure ouverture pour une « voie française ».

Je me suis même fixé, pour un temps, dans la plus avancée des universités américaines en informatique, celle de Carnegie-Mellon, à Pittsburgh. Chaque bureau, chaque chambre, chaque poste de travail, y est doté d'un ordinateur personnel, directement branché sur l'ensemble des banques de données de l'Université et aussi du pays. (Un seul exemple : un étudiant, en fin de cursus, peut, de son ordinateur même, solliciter un poste dans l'ensemble du pays !) Immense progrès, encore inconcevable chez nous.

Defferre, Ministre d'État, est à la tête de deux états-majors, celui de Marseille (pour faire de la Provence une région pilote en informatique) et celui de l'Intérieur. Après m'avoir longuement questionné - au retour de chacun de mes séjours aux États Unis -, il prend, sur ma suggestion, le temps de venir passer plusieurs jours à Pittsburgh.

Son intuition lui a fait pressentir qu'il est capital, pour l'avenir de notre société, d'assimiler l'informatique. Il tient à venir lui-même étudier, secteur par secteur, les secrets de cet instrument dont il a compris, avant les surmenés de la classe politique, qu'il va nous aider à forger l'avenir, et à tisser les liens qui vont rattacher la France aux principaux dirigeants et laboratoires de Carnegie-Mellon.

Lui, le Marseillais de souche et d'accent, s'y fait très vite des amis ! Il les a gagnés, comme d'habitude, malgré un anglais insuffisant, par son charme, son action, son intérêt passionné, et l'évidence de son intelligence de l'avenir.

On n'ignore pas non plus qu'il est un ministre haut placé en France, et ces universitaires, eux-mêmes de haut niveau, sont heureux de ce rapprochement. La France commencerait-elle à saisir leur « révolution » ? La plus grande depuis la révolution industrielle.

Je termine un nouveau séjour en Amérique. Cette fois, j'ai travaillé avec les meilleurs informaticiens des plus grandes universités : Stanford, Berkeley, le M.I.T. et Carnegie-Mellon. À mesure que je les entrevois mieux, les perspectives me passionnent de plus en plus. M'inquiètent également : il ne faut pas que la France reste en arrière.

Introduire l'informatique en France ? Et, pour commencer, parce que l'informatique est un univers auquel on a tout avantage à entrer très tôt, en faire bénéficier mes propres enfants - pour l'exemple aussi.

[...]

Les rapports personnels entre Defferre et Mitterrand, fondés sur une totale confiance, sont, à ma connaissance, unques.

Defferre est le seul de tous les ministres à pouvoir aller trouver son ami, à l'Élysée, n'importe quand, sans prévenir.

On annonce seulement à François Mitterrand que « Monsieur le ministre de l'Intérieur monte vous voir... » et le Président le reçoit toujours, sans exception. Il n'y a pas de secret pour Defferre.

Dans l'esprit du Président, dont la culture est aussi éloignée que possible de cet univers neuf, les applications de l'informatique à tous les domaines prennent ainsi racine par Defferre, qui lui a raconté son séjour et ses découvertes à Carnegie-Mellon.

Quand Gaston a besoin de me parler, il me joint sans délai là où je suis - comme toujours, grâce au standardiste inoubliable, de la mairie de Marseille.

Pourtant, ce jour-là, c'est un peu plus compliqué que d'habitude : je suis en séminaire sur la côte Ouest, en Californie, le long du Pacifique, entre San Francisco et Los Angeles. J'y ai réuni pour une pleine semaine les meilleurs informaticiens américains que j'ai pu joindre (ils sont six - trois de Californie, trois du Massachusetts), avec un ordre du jour unique : comment faire démarrer, avec quoi et quels moyens, l'informatisation de la France.

Defferre me demande de le retrouver à Paris pour que nous nous réunissions, avec Mitterrand - qui lui a donné son accord -, afin d'étudier la création, en France, d'un « Centre mondial de l'informatique ». Une innovation ! Il s'agit d'établir le réseau qui permettra d'irriguer la structure de l'État, des régions, de nos universités.

Je réponds, sans hésiter, à Defferre que, dans deux semaines, j'aurai achevé, je crois, mon travail de base avec les spécialistes dont je suis entouré, et que nous pourrons alors commencer.

Deux jours plus tard, je reçois un nouveau message, pressant, de Defferre : « Le Président, après les journées officielles autour de son second 14 Juillet à l'Élysée, partira pour les Landes, où il compte se reposer une quinzaine de jours, et nous sommes invités à le rejoindre. »

Je rentre donc à Paris plus tôt que prévu, au début juillet. Le lendemain, je dîne seul avec Defferre dans la salle à manger privée de son ministère, place Beauvau. Après m'avoir interrogé systématiquement, stylo en main, pendant deux heures, il programme notre séjour de travail dans les Landes, où il compte m'emmener.

L'informatique : pour quoi faire ?

En cette fin juillet 1981, Gaston DEFFERRE m'emmène, avec son petit avion loué, de Marseille à Latché, dans la bergerie des Landes où François Mitterrand aime se reposer.

C'est la première fois que je me rends à Latché, et la présence de Gaston va se révéler décisive pour ce qu'il m'a demandé d'apporter à son ami : la prise de conscience du domaine informatique. Car, si Defferre en a l'intuition, mes voyages récents m'ont permis d'approfondir.

Cette initiation de François Mitterrand va jouer un rôle primordial dans l'établissement des premières têtes de pont, en France, pour l'informatique.

Sans entrer dans le détail, nous montrons à Mitterrand comment l'application de cette technologie révolutionnaire - d'une extrême souplesse pour qui sait s'en servir - va être un facteur incontournable de renouveau pour l'activité économique et intellectuelle. Pour l'épanouissement des régions, aussi. Seule l'informatique, moyen privilégié et immédiat de communication, poursuit le ministre de l'Intérieur, va permettre de décentraliser - dans la vie nationale, comme au plus petit échelon communal.

Mais pour l'imposer à des esprits résistants au changement, il faut en avoir le pouvoir. Mitterrand l'a - à condition qu'il soit lui-même convaincu. D'où le rôle de Defferre.

C'est à l'instinct de son vieux compagnon que le Président accorde du crédit, lorsqu'il prend du temps pour l'entendre, et non à une technique qui le rebute. Pour Mitterrand, rien ne vaut un bon face à face, et le remplacer par une machine lui apparaît comme un artifice. Quant à la mémoire et ses relais, il s'est toujours reposé exclusivement sur la sienne.

Mais Defferre, convaincu, m'entraîne à évoquer à loisir les nouvelles perspectives que la mise en place, en France, d'ordinateurs et de réseaux, peut apporter à la modernisation du pays.

Pour mener au mieux une conversation, ce que François Mitterrand préfère, c'est la marche, et la marche longue. Et puis, elle lui permet de montrer ses grands arbres, dont il est amoureux. Il nous emmène, matin et soir, dans son coin de l'immense forêt des Landes, dont il connaît les dédales.

Au lieu de lui faire des exposés scientifiques, je m'emploie à répondre à ses questions concrètes Je lu décris comment l'informatique peut, dans les deux secteurs précis qu'il a lui-même choisis - l'agriculture et la médecine -, apporter une révolution capable d'accélérer l'avenir.

Cette révolution n'a, en vérité, qu'un précédent de la même envergure : l'invention de l'imprimerie à l'époque de la Renaissance.

Mitterrand veut percevoir comment l'agriculture, la médecine peuvent être concernées par les ordinateurs... Son scepticisme - naturel et entretenu - me paraît salutaire.

Pour lui répondre avec les précisions qu'il réclame, je choisis deux grands et jeunes spécialistes, à qui je vais demander de nous rejoindre.

En médecine, le Professeur Jean-François BOISVIEUX, qui a fait de longs stages dans les universités américaines, en particulier au M.I.T. à Boston, et qui applique les méthodes informatiques dans son travail hospitalier à Paris.

En agriculture, le directeur de l'école Sainte-Geneviève, où mon troisième fils, Franklin, a fait ses études, le Père Dominique PECCOUD. Polytechnicien, il s'est passionné pour l'application de l'informatique à l'agriculture. Il a créé différents instituts d'agronomie en région. Il s'est installé près de Toulouse, à Purpan, d'où il dirige maintenant ce réseau.

Tous deux viennent nous rejoindre à Latché, où, en compagnie d'une secrétaire, je travaille. Nous sommes installés, munis d'un mini-ordinateur, dans la roulotte qu'a fait aménager Mitterrand à côté de sa bergerie.

Là, nous rédigerons ensemble, avec Dominique PECCOUD et Jean-François BOISVIEUX, une note détaillée sur l'un et l'autre des domaines choisis.

Ces notes ne dépassent pas trois feuillets, décrivant ce qui doit être porté à la connaissance du Président pour qu'il puisse évaluer, comprendre en tout cas, les orientations à prendre.

François Mitterrand saisit l'essentiel.

C'est moins les connaissances que j'ai pu accumuler dans ces domaines qui ont joué, que l'autorité personnelle de Gaston Defferre.

Il a, d'ailleurs, déjà engagé - à Marseille et dans la région de Provence - les premières actions enracinées dans l'informatique.

Au cours de nos promenades quotidiennes, consacrées autant que possible - ah, les arbres ! -à ces sujets, le Président, une fois mieux informé grâce à nos deux spécialistes, me demande de lui résumer ce que nous pouvons en attendre.

En médecine, c'est assez simple. Tous les Professeurs de culture internationale savent que, sans les instruments informatiques, ils seraient « infirmes » dans leurs capacités de diagnostic, de mesure, d'intervention... Je n'ai ainsi pas grand mal à convaincre Mitterrand que les grands hôpitaux français doivent être informatisés, à l'exemple de ce qui s'est déroulé aux États-Unis et au Japon. Pour permettre aux médecins et à leurs équipes d'intervenir en temps réel.

Ce qui est plus délicat, et peut-être décisif - Mitterrand a là-dessus ses propres convictions, se sentant, selon son expression, très « terrien » -, c'est le domaine de l'agriculture.

Par chance, nous allons être aidés par un ministre japonais qui vient, à mon invitation, participer à nos activités et à nos réflexions. Il nous montre comment, pour la grande exposition qui va se tenir au Japon, dans la nouvelle « Cité scientifique » de Tsukuba, les dernières applications de l'informatique, en particulier pour la nourriture, seront révélées au public mondial.

L'un des plus brillants de nos spécialistes agricoles, en France, est précisément Dominique PECCOUD. Il intervient, et se montre compétent et entraînant.

Dans notre roulotte de travail, chacun de nos associés scientifiques a maintenant rédigé sa note à l'intention de François Mitterrand, décrivant ce que l'informatique peut apporter, multiplier, dans ces grands domaines nouveaux. Tout cela deviendra, dans les cinq à dix ans, connaissances banales. C'est encore très neuf, peu admis, chez nous.

J'y ajoute une note personnelle sur ce qui est pour moi le plus urgent : la nécessité d'introduire l'informatique dans le système d'éducation, dès le plus jeune âge. Tous les jeunes gens et jeunes filles de France peuvent commencer, dès les classes primaires, à se familiariser avec les ordinateurs, qui leur seront bientôt indispensables.

À mesure que se déroule ce « séminaire » improvisé, le Président découvre l'ampleur, et l'avenir, de cette révolution

Hélas, les décisions d'application vont traîner, s'enliser, et les difficultés ne cesser de s'accumuler. Nos Fossoyeurs ignorent superbement cet outil - « américain », à leurs yeux. Ils resteront de vigilants adversaires.

François MITTERRAND se montre convaincu qu'il y a là une grande avenue pour accélérer la modernisation du pays.

Il me demande alors de prendre en charge un Centre, en France, où nous réunirions des informaticiens de classe mondiale, recrutés dans les différents domaines, là où je pourrai les trouver. Ce sera le « Centre mondial Informatique et Ressources humaines ».

Ce Centre s'installe à Paris, avenue Matignon, pendant que j'achève mes tournées dans les grandes universités. Il sera en principe branché sur l'Élysée - dont il est à cinq minutes à pied -, et, plus concrètement, sur Gaston Defferre, ministre de l'Intérieur et de la Régionalisation.

C'est aux États-Unis et au Japon que je trouve les scientifiques requis, et disponibles. Je suis habilité à leur proposer de venir s'installer à Paris pour dix-huit mois, afin de donner l'impulsion au meilleur niveau de compétence.

Nous recrutons ainsi douze informaticiens, dont la moitié sont américains - du M.I.T., à Boston, de l'université de Stanford, en Californie, et de Carnegie-Mellon, à Pittsburgh, où le célèbre professeur Raj Reddy (Indien d'origine), président de l'Association américaine pour l'intelligence artificielle, m'accorde tout son appui. Il va devenir le pilier international de notre réseau.

Après trois mois de travail en équipe avec ces hommes, qui sont maintenant à Paris, je propose à François Mitterrand de venir présider une réunion à laquelle nous convions les cent vingt principaux directeurs des Écoles et Instituts de France. Avec la participation de nos spécialistes. Une « première ».

Le Président vient passer l'après-midi au Centre. Il arrive à pied et il va poser, pendant plusieurs heures, des questions, que nous avons préparées ensemble, à tel ou tel de ces chefs d'établissements.

Il apparaît, à mesure, que l'informatique est devenue tout autre chose qu'un rêve futuriste - un instrument du travail nécessaire.

À partir de ce jour, François Mitterrand et Gaston Defferre vont accélérer les travaux du Centre et organiser son budget. Ma mission particulière, à long terme, est d'amener la France, en réunissant une équipe mondiale, au niveau des pays les plus avancés que sont les États-Unis et le Japon.

Le budget du Centre n'est pas considérable, mais c'est une action de démarrage : un peu moins de cent millions de francs, par an, répartis entre les neuf ministères qui participent, chacun pour une part, à son financement.

Les deux ministres plus spécialement chargés, par le Président, du suivi budgétaire, sont Gaston DEFFERRE et le ministre du Budget, Laurent FABIUS.

Gaston DEFFERRE, nous l'avons vu, met toute son énergie à lancer le Centre mondial. Laurent FABIUS (tempérament ? manque d'information ?) boude l'ensemble, et le montre.

Un épisode montre la nature de nos difficultés permanentes avec Laurent FABIUS.

Nous avons décidé d'installer des « antennes régionales » du Centre mondial dans neuf régions témoins, avec, sur place, à Paris, le puissant ordinateur - que j'ai évoqué. Ces neuf régions seront ainsi reliées au Centre, et pourront irriguer, en informatique, toutes les régions avoisinantes.

L'une est la Normandie, celle de Laurent Fabius. Il en est président du Conseil régional.

Nous allons inaugurer, en 1982, le grand ordinateur de Rouen. Je me retrouve ainsi avec FABIUS, dans sa région, pour la mise en route de la belle et puissante machine que nous avons obtenue.

Les photos prises montrent un Laurent Fabius très crispé... Et, quinze jours plus tard, il fera enlever la machine !

Jalousie politique de tout ce qui ne venait pas directement de lui, en particulier auprès du Président ? Fabius est et restera, pour moi, un mystère.

J'aurais dû, mais je n'y pensais pas, comprendre que cette humeur à l'égard du Centre, de ses perspectives, ne présageait rien de bon pour le jour où Fabius aurait un pouvoir plus direct.

Après son accession - ultérieure - à Matignon, j'achèverai, en mars 1985, mon mandat de trois ans de présidence du Centre, et n'en demanderai pas le renouvellement.

L'hostilité personnelle de Laurent Fabius rejoint un problème sous-jacent de concurrence économique : la volonté de la grande société I.B.M., puissamment implantée en France, d'empêcher la mise en place de tout autre équipement informatique que le sien.

C'est ce qui explique aussi les difficultés que rencontrera la société Bull dans ses efforts, qui n'aboutiront pas.

I.B.M. France voit d'un mauvais il le développement du Centre mondial, dont les principaux ordinateurs nous ont été offerts par un concurrent. C'est, pour nous, un frein supplémentaire, étant donné les relations étroites d'I.B.M. avec les différents départements ministériels.

J'écris, le 15 mars 1985, à l'issue de mon mandat, une lettre à François Mitterrand, initiateur du Centre - mais, maintenant, un peu lointain (Fabius connaît « le jeu »...) -, dans laquelle je lui confirme ce que j'étais venu lui confier en décembre :

« Mes appréhensions sur les choix gouvernementaux) dans le domaine, délicat et crucial, de l'informatique sociale (matériels et logiciels), n'ont fait que s'aggraver. En particulier, à l'occasion du projet de réseaux d'ateliers populaires. Je dois donc vous confirmer aujourd'hui que je ne peux pas en effet, dans cet environnement, conserver la responsabilité du Centre. »

Pendant sa courte existence, le Centre mondial aura obtenu les résultats suivants :

- Introduire l'informatique à l'école dans neuf régions témoins. Elles ont reçu des ordinateurs personnels pour des classes de tous les niveaux, même les plus élémentaires, afin de montrer que tous les élèves peuvent maîtriser l'informatique.

- Dans le domaine de Dominique PECCOUD, l'agriculture, l'informatisation de l'ensemble des Instituts d'agronomie a permis les mêmes résultats que leurs homologues américains et japonais.

- En médecine, Jean-François BOISVIEUX a réussi à informatiser ses laboratoires et à y entraîner ses collègues. Chaque fois qu'un médecin demandait une initiation, BOISVIEUX s'arrangeait pour que nous le fassions inviter dans un grand Centre aux États-Unis.

Ainsi, les deux domaines choisis par François Mitterrand avaient été irrigués, et, déjà, les résultats etaient là.

Le Centre a plus de difficultés avec l'Éducation nationale. Nous ne parvenons pas réellement à faire entrer l'ordinateur dans l'École publique. L'informatisation progressive, lente, même aujourd'hui, dix ans plus tard, de l'Éducation, s'est faite surtout de manière individuelle, pour les élèves qui ont eu les moyens, avec leur famille, de s'acheter un ordinateur, avec lequel ils se familiarisent chez eux. Mais, aujourd'hui encore, dans les écoles publiques, et même les « grandes », l'ordinateur demeure rare, sous-estimé, toujours insuffisant. C'est l'échec le plus grave. Mitterrand n'a guère prise, je le constate, sur l'Éducation nationale.

Devant l'ensemble de ces difficultés et les restrictions budgétaires, les savants internationaux vont peu à peu retourner chez eux. Heureux cependant d'avoir participé au démarrage de l'informatisation en France - et prêts à rester à notre disposition. Mais je sais qu'ils doutent maintenant de la volonté politique, ici, du Pouvoir.

Un ami essentiel, pour nous, pour la France, restera le professeur Raj Reddy, étoile de l'université de Carnegie-Mellon. Indien, d'origine paysanne, généreux, infatigable. Il croit, lui, plus que nos gouvernants, à une « vocation française » en informatique.

Le président de la République le sait. Il acceptera, au cours d'un voyage officiel aux États-Unis, deux ans plus tard, de venir à Pittsburgh prononcer un discours sur l'avenir de l'informatique. Devant l'ensemble des professeurs de Carnegie-Mellon, et devant un grand parterre de scientifiques, il remettra la Légion d'honneur à Raj Reddy.

Raj restera entièrement fidèle et continuera de venir régulièrement en France, à la disposition des différents ministères concernés.

Pour moi, l'expérience a été rude, mais je me sens de plus en plus convaincu de ce potentiel - qui, en outre, court-circuitera, un jour, les Fossoyeurs.

Je suis déterminé à m'y impliquer, et à engager la formation de mes fils. L'université Carnegie-Mellon, de Pittsburgh, m'invite, et va me proposer d'être le président de son Comité international. Je décide d'accepter.

En y partant, je fais maintenant cavalier seul avec mes quatre fils. « Jean-Jacques, vous étes inattelable », me disait Mendès-France. Ce n'est pas vrai. Attelable a qui ?

Je trouverai le moyen d'en faire profiter la France. Avec l'appui et l'amitié de Raj Reddy, je découvrirai les hommes de haut niveau, qui m'aideront à mettre en relation mon pays avec cette université de Pennsylvanie, la première au monde dans cette science. Mitterrand, que j'ai vu avant mon départ, en a compris et admis les raisons.

À l'Université américaine c'est un nouveau monde qui m'attend.

[...]

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