Maurice Nivat, Savoir et savoir-faire en informatique - rapport aux ministres de l'Éducation nationale et de l'Industrie et de la Recherche, La Documentation française, Collection des rapports officiels, avril 1983, 74 pages.

Extraits


Savoir et savoir-faire en informatique - rapport aux ministres de l'Éducation nationale et de l'Industrie et de la Recherche

Ce rapport représente l'opinion des membres de la mission, instituée par lettre de MM. Jean-Pierre Chevènement et Alain Savary le 26 juin 1982.

[Rapport Nivat, page 2]

Ce rapport fait suite au rapport de Abel Farroux sur la filiale électronique, rapport qui soulignait, en France, le manque cruel d'informaticiens de tous niveaux, chercheurs, ingénieurs, techniciens, enseignants.

La mission, conduite par Maurice Nivat à la demande des ministres de l'Éducation nationale, et de l'Industrie et de la Recherche, s'efforce dans ce rapport d'analyser les raisons de ce manque, c'est-à-dire, essentiellement les résistances qu'oppose la société française à la diffusion des techniques informatiques, affirmant l'existence d'un savoir informatique indispensable à qui veut maîtriser l'outil informatique. Elle préconise diverses mesures tendant à la propagation de ce savoir et au développement, par une harmonieuse collaboration de l'enseignement de la recherche et l'industrie, du savoir-faire, sans lequel notre pays ne pourra longtemps occuper l'une des premières places au monde dans les domaines de l'informatique, de l'électronique et des communications.

[Rapport Nivat, quatrième de couverture]

SOMMAIRE

  • INTRODUCTION
  • CHAPITRE I : LA FORMATION DES INFORMATICIENS ET UTILISATEURS PROFESSIONNELS
  • 1. - Les niveaux de connaissances
  • 2. - Les moyens
  • 3. - Contenus des niveaux de connaissances
  • CHAPITRE II : SUR LA RECHERCHE EN INFORMATIQUE
  • 1. - L'informatique est une science
  • 2. - L'informatique est une science appliquée liée à une industrie
  • 3. - L'informatique est une science jeune et en pleine expansion
  • 4. - L'informatique a besoin de nombreux chercheurs et ingénieurs
  • 5. - L'informatique coûte moins cher que la physique mais coûte cher quand même
  • CHAPITRE III : INFORMATIQUE ET SOCIETE
  • CONCLUSIONS

oOo

INTRODUCTION

Nous devons faire le constat que notre société est déjà, bon gré, mal gré, de plus en plus imprégnée d'informatique et le sera à un rythme encore plus rapide dans un futur proche ; l'informatique y occupe ainsi, aujourd'hui , une place ambiguë étant tout à la fois :

- science, donc objet de recherche fondamentale et appliquée ;

- outil, donc objet de transformation des modes de travail et de raisonnement ;

- industrie dont le champ d'application s'étend rapidement et dont la croissance interne dépasse toutes celles qu'on a précédemment observées

- promesse d'une révolution technologique fondée sur des outils nouveaux et tout puissants entraînant d'importantes modifications des comportements, des possibilités d'action individuelles et collectives et donc des structures économiques et sociales ;

- mythe d'une part car bien des promesses ne se réaliseront pas et d'autre part par l'impossibilité où se trouve le plus grand nombre (si ce n'est tout le monde) d'apprécier l'ampleur des transformations sociales et individuelles qui en résulteront t mais est-ce vraiment une situation exceptionnelle ?).

Nous nous proposons tout d'abord de relever un certain nombre de faits plus ou moins perceptibles et souvent très troublants qui apparaissent comme des défauts parfois graves de cette évolution. Ces faits ont leur source tout à la fois dans des phénomènes sociologiques ou scientifiques qui recoupent les traits précédemment décrits. Nous tenterons d'expliquer certaines de ces situations du point de vue de techniciens qui est le nôtre. Nous exposerons ensuite brièvement les idées de base qui ont soutenu notre analyse et la rédaction du rapport. Nous terminerons par une vue d'ensemble du dit rapport.

1 - PROBLEMES LIES A L'INFORMATISATION

L'informatisation de la société, phénomène rapide et massif, touche de plein fouet de larges catégories de travailleurs, utilisateurs de services administratifs ou sociaux, sans parler des enfants dont l'univers s'informatise à grands pas.

Nous mentionnons sans ordre d'importance relative, quelques-uns des effets néfastes qui l'accompagnent.

(i) Une perte de savoir-faire :

- au niveau de l'ouvrier ou de l'employé que la machine remplace purement et simplement, ou bien à qui la machine impose un mode de fonctionnement différent de celui qu'il avait acquis et perfectionné au cours de plusieurs années de travail,

- au niveau global : peut-on croire qu'une banque de données va remplacer l'ineffable savoir d'un bon archiviste ou d'un bon libraire ?

(ii) Une perte de souplesse et un sentiment de frustration : les systèmes informatiques sont comme ils sont et difficilement modifiables. Très souvent, ils apparaissent comme très arbitraires, aucune explication n'est jamais fournie à l'utilisateur sur le pourquoi de certains détails (liés d'ailleurs à la structure interne du système, la seule explication qu'on Peut trouver est dans la connaissance du matériel et du logiciel utilisés, connaissances que l'utilisateur n'a pas ). D'où l'impression ressentie d'une puissance autonome et incontestable de l'ordinateur qui engendre révoltes et frustrations.

(iii) Une carence du dialogue entre utilisateurs et informaticiens : les utilisateurs ont rarement conscience de ce qui est informatisable et de ce qui ne l'est pas et les informaticiens ont trop tendance à leur vendre des produits sans se soucier de leur adéquation aux besoins.

(iv) Un malaise vrai chez les informaticiens :

- la plupart des participants à un projet de quelque ampleur travaillent sur des morceaux du système sans vision globale. La découpe des tâches est chose malaisée, faite aujourd'hui de façon très artisanale et peu rationnelle. Il s'ensuit de graves difficultés de spécification des tâches confiées à chaque programmeur et de communication des résultats du travail de chacun (avec ce que cela entraîne d'inefficacité,surcoût, tâtonnements).

- les psychologues notent que les informaticiens (à l'embauche dans les entreprises par exemple) cachent souvent sous une attitude triomphaliste une grande fragilité : sentiment d'impuissance ou d'insuffisance face à leur métier.
Ceci s'aggrave, bien sûr, de l'évolution très rapide de l'informatique que beaucoup ont du mal à suivre.

(v) Une modification des structures de pouvoir : le savoir de l'informaticien est peu répandu dans l'entreprise et les informaticiens, peu nombreux, ne dialoguent qu'avec les étages élevés de la direction. Ils en apparaissent souvent comme les complices, leurs salaires élevés (parfois ridiculement) achèvent de les isoler dans leur entreprise. Leur taux de syndicalisation est très faible, et leur vitesse de rotation très élevée.

(vi) Une angoisse frénétique des parents et éducateurs : ressentant l'importance grandissante de l'informatique, parents et éducateurs poussent les enfants dans cette voie « miraculeuse » ; n'ayant pour leur quasi-totalité aucune compétence, ils subissent le matraquage publicitaire et idéologique, et, dans la mesure de leurs (faibles) moyens renforcent le mythe et les défauts d'un développement anarchique.

[...]

oOo