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Daniel Garric, « Informatique pour tous : le grand chambardement », Le Point n° 654, premier avril 1985, pages 79 à 81.

Texte intégral


Informatique pour tous : le grand chambardement


Au moment où JJSS démissionne du Centre mondial de l'informatique, le gouvernement s'apprête à publier son plan IPT Informatique pour tous. Et le marché de l'ordinateur domestique s'effondre. Qu'est-ce qui se passe ?

Ministre de Giscard, il avait claqué la porte au bout de quinze jours. Sous Mitterrand, il a tenu près de quatre ans comme président du Centre mondial de l'informatique. Mais, sur le fond, Jean-Jacques Servan-Schreiber n'a guère changé : il lance des idées nouvelles qui Sonnent juste - pour s'empresser ensuite de les vider de leur substance par les excès qu'il leur fait subir. En y ajoutant cette fois - semble-t-il - des erreurs de gestion si importantes que la Cour des comptes a décidé d'y mettre son nez.

Dommage ! Le plan IPT - Informatique pour tous - qu'annoncera à la fin de cette semaine Laurent Fabius avait belle allure dans l'idée que s'en faisait son héraut, JJSS : des micro-ordinateurs professionnels Macintosh de chez Apple partout, à concurrence de 300 000. Pour que les jeunes et les moins jeunes soient assurés d'un an 2000 qui chante en travaillant. Un rêve !

La réalité sera fort différente, mais elle a du moins le mérite d'exister. Ce qui n'était déjà pas si simple, comme l'a aussi constaté Gilbert Trigano, le patron du Club Méditerranée, surnommé le Go - le « Gentil Ordinateur » - que le gouvernement a chargé d'organiser ce plan.

Lorsqu'on est comme lui un homme d'affaires accompli de 65 ans, que l'on a réussi à révolutionner l'idée même de « vacances » et de « loisirs » et que l'on a conservé une certaine fraîcheur dans sa sensibilité « de gauche », on éprouve bien des surprises à débarquer dans le sérail de l'administration et l'industrie nationalisée. Surtout si l'on a pour mission de leur faire réaliser ensemble « de grandes choses » : les peaux de banane de dizaines de régimes différents, des susceptibilités bien aiguisées, des intérêts personnels partant dans toutes les directions à la fois, y compris de menus scandales que l'on prend soin d'étouffer entre gens de même corporation, Trigano aura tout connu en deux mois.


François Mitterrand et Jean-Jacques Servan-Schreiber

Pourtant, depuis le lundi 25 mars, 12 000 enseignants ont commencé dans 609 stages de s'initier à l'informatique. Au total, ils seront 110 000 à la rentrée de septembre à savoir brancher un ordinateur et son écran, à les allumer, taper sur un clavier deux ou trois instructions en basic ou en logo, les deux langages retenus pour le plan IPT : en cinq jours, durée moyenne de ces stages, ils n'auront guère le temps d'en apprendre plus. Cela devrait suffire pour éveiller les curiosités des enseignants et de onze millions d'élèves.

Car IPT - comme peut le révéler Le Point - prévoit large :

  • Chacune des 33 171 écoles à classe unique ou petites écoles rurales recevra, fin juin, un micro-ordinateur domestique, de type TO.7-70 ou MO.5 de Thomson, ou Excelvision, également français.
  • Les 12 000 écoles primaires (de 250 à 400 élèves chacune) et les 2 750 collèges seront dotés d'une réalisation technique remarquable, les « nanoréseaux » ; c'est-à-dire six micros MO.5 reliés à un ordinateur professionnel qui les alimentera, grâce à sa mémoire plus puissante, en programmes.
  • 500 lycées pourront utiliser des « nanoréseaux » de huit MO.5, plus trois ordinateurs professionnels autonomes.
  • 73 universités, enfin, seront équipées de 3 500 micros professionnels

Dans tous les cas, il y aura des imprimantes, des téléviseurs pour servir d'écran, des crayons optiques pour dessiner à l'écran. Et des modems, pour avoir accès à certaines banques de données. Le tout coûtera 2 milliards de francs environ, payés t une fois de plustà 60 % par la DGT (la Direction générale des télécommunications) et le reste par le ministère de l'Éducation nationale.

Si l'on ajoute que, en dehors des heures de classe, le grand public sera convié à venir « taper le micro » dans les établissements scolaires, voilà les grandes lignes du plan IPT.

Son premier objectif est simple, modeste. Et louable : faire en sorte que le plus grand nombre possible de jeunes et de moins jeunes acquièrent la « teinture » informatique absolument indispensable dès aujourd'hui dans un nombre croissant d'activités professionnelles.

Second objectif : jouer à fond l'industrie française. Bravo ! Quelle industrie française, pour quel type d'ordinateurs ? Aucune décision définitive n'était encore prise ce lundi. Mais on peut révéler que, pour les machines professionnelles, Bull, avec son Micral 30 d'origine américaine, Leanord, Goupil t deux « petits » I.b.m. (sans doute 10 % de la commande totale), Logabax (en réalité l'Italien Olivetti) et le britannique Apricot seraient présents.

Rien à dire : les trois Français sont au standard mondial d'I.b.m. mais ne peuvent répondre à la totalité de la demande. Olivetti et Apricot possèdent de remarquables machines à des prix acceptables, surtout le Britannique. Quant à I.b.m. soi-même, n'est-ce pas l'entreprise qui paie le plus d'impôts en France ? Une seule anomalie : l'éviction, officielle, du micro professionnel le plus répandu dans les lycées et les universités : l'Apple II et ses 20 000 programmes.

Mais c'est, dans le même temps, la déroute qui s'installe chez les « ordinateurs domestiques ». Thomson, qui a bataillé ferme pour obtenir l'exclusivité, devra se contenter de la part du lion. Conclusion : ses TO.7-70 et ses MO.5 recevront la plus grosse partie de la manne de l'État.

Ce qui intéresse les « utilisateurs », ce n'est pas la technique de l'ordinateur. C'est ce que l'on peut en faire. En très gros, un « ordinateur professionnel » permet d'écrire un livre, avec toutes les facilités du traitement de texte, de gérer une entreprise, d'effectuer des calculs scientifiques très poussés. Bref, c'est un outil complet, efficace, même s'il existe des différences, souvent très grandes, entre les degrés de cette efficacité.

L'ordinateur domestique, au contraire, ne permet rien de ce genre. Il est utilisé pour l'« initiation » et pour des jeux. Or la baisse des prix professionnels est en train de hâter son déclin, prévu depuis plusieurs mois. Des exemples ?

  • Le britannique Oric, l'un des plus vendus en Europe, a disparu voici plusieurs semaines.
  • Un autre britannique, le cé]èbre Acorn, dont le lancement par la BBC a servi de référence au plan français vient de se faire racheter par l'italien Olivetti, allié à l'américain AT&T : il était au bord de la faillite.
  • Sir Clive Sinclair, l'inventeur de l'ordinateur domestique, cherche son second souffle après avoir piteusement tenté de s'implanter aux États-Unis.
  • Les Japonais, qui menaçaient de tout avaler avec leurs quatorze micros standardisés (le MSX), ont dû battre en retraite.
  • Aux États-Unis, l'échec le plus spectaculaire a été celui de Texas Instruments, voici dix-huit mois. Et la semaine dernière, « l'affaire I.b.m.-P.c. Junior ». Histoire exemplaire : il y a un an, le géant décidait de s'aventurer sur le terrain « grand public » avec une machine pourtant plus puissante que les autres micros domestiques, le P.c. Junior. Une catastrophe : à plus de 1 500 dollars, Junior accumulait la poussière des magasins. À 900 dollars et des améliorations techniques, il a connu une petite flambée. Elle a fait pousser les hauts cris à la concurrence : I.b.m. pratique le dumping. En fait, I.b.m. perdait de l'argent. La compagnie remonte donc les prix au-dessus de 1 000 dollars. C'est l'effondrement final : Junior, qui n'avait jamais quitté les États-Unis est définitivement abandonné Il aurait fallu en vendre un bon million pour s'y retrouver. Junior a péniblement trouvé 250 000 acheteurs.

Ce début d'année a d'ailleurs été mauvais pour toute l'industrie américaine de la micro-informatique. Apple avec son Macintosh s'en est aperçu : la société a dû mettre ses quatre usines en chômage technique pendant une semaine. Ses ventes chutent. Elle se prépare d'ailleurs à une révision déchirante de son état-major.

Ce n'est pas tout : la preuve est faite, désormais, qu'aucun marché national, sauf, bien entendu, aux États-Unis, ne suffit pour asseoir une industrie de la micro-informatique : l'illustre bien la déconfiture des Britanniques, partis en tête Ils détiennent pourtant le record mondial de l'informatisation par habitant, deux fois plus qu'aux États-Unis, quatre fois plus qu'en France.


Le Centre mondial de l'informatique
Dans le collimateur de la cour des comptes

Ou encore, cette autre histoire britannique : Apricot, le numéro un en Grande-Bretagne dans le domaine professionnel, avec 35 % du marché, s'apprête à « attaquer » les États-Unis. « Notre ambition, m'a expliqué Roger Foster, le PDG, c'est de conquérir 1 % du marché américain en trois ans. Nous en avons besoin. Le prix à payer : 20 millions de dollars, la première année. » C'est cher.

En France, pour la seule semaine dernière, I.b.m. a dépensé en publicité 4 millions de francs au moins avec la puce qui chantait dans Le Point (voir encadré). Et une autre somme que l'on peut toujours s'amuser à calculer : le géant avait loué un très gros paquebot, l'« Achille Lauro », et invité pendant quatre jours 1 000 personnes t ses concessionnaires agréés, leurs conjoints et 24 journalistes tpour une croisière en Méditerranée. But de cette offensive I.b.m. : faire 10 % de son chiffre d'affaires, en France, avec la micro-informatique.

Voilà le prix à payer aujourd'hui pour entrer dans ce club qui rétrécit comme peau de chagrin : les constructeurs de micro-ordinateurs.

D'où la question : la France, et surtout Thomson, ont-ils les moyens financiers et industriels de suivre cette partie d'enfer ? Allons plus loin encore : sur les 2 milliards prévus pour le plan IPT, seuls 200 millions seront consacrés à la création des programmes - qui sont à l'ordinateur ce que le disque est à l'électrophone. À un détail près : dans l'état actuel de l'industrie, les mêmes disques ne tournent pas sur les mêmes électrophones - un programme écrit sur un MO.5 ne s'exécute que sur un MO.5.

Or cette informatique domestique utilisée à des fins culturelles et pédagogiques est grande consommatrice de programmes : on n'écoute pas le même disque toute la journée. On compte, affirme-t-on, sur les enseignants pour écrire ces programmes. Il faut pour cela des moyens puissants. Thomson s'est engagé à les fournir par un contrat draconien. Mais ces moyens sont coûteux.

Y aurait-il une autre solution ? Oui : celle de privilégier en France le programme plutôt que la machine, le logiciel plutôt que l'ordinateur. Ce n'est pas un hasard si l'armée américaine et l'Otan ont choisi le langage français Ada, si les Japonais et leur cinquième génération d'ordinateurs misent sur le langage français Prolog, réalisé sans aucune aide, à l'université de Marseille. Ou si I.b.m. a choisi Catia comme programme de dessin assisté par ordinateur un produit Marcel Dassault.

Plutôt que de parier sur la réussite hasardeuse de ]'industrie française de l'ordinateur, n'aurait-il pas été plus sage - et plus efficace -de créer une véritable industrie des programmes, sur des ordinateurs étrangers ? Ce qui aurait eu pour avantage de rapporter beaucoup de devises. En exploitant ce qui ressemble le plus au vrai génie français : la matière grise.

Daniel Garric

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