Gaston DEFFERRE, Discours au Sénat  : Le déploiement d'un réseau national d'Ateliers informatiques, novembre 1984, 5 pages.

Publié dans les annexes C-15 de la thèse de Jean-Luc Michel, page 2395.

Texte intégral


Projet de discours au Sénat

Le déploiement d'un réseau national d'Ateliers informatiques

1- L'annonce par le Premier Ministre de la généralisation, dans les deux ans, de l'initiation à l'informatique pour tous les élèves avant la fin de leurs études secondaires, est le point de départ d'une politique novatrice, et concrète, de développement économique et social du pays. Tout doit être mis en uvre pour y parvenir. Ce sera le socle de la « nouvelle croissance ».

La question immédiate qui en découle est la suivante : quelles actions d'accompagnement peut-on envisager pour étendre, dans toute la mesure du possible, aux autres couches de la population, car elles ont le même besoin, de l'irrigation aux technologies modernes prévue pour les enfants scolarisés.

2- Il est reconnu maintenant, et d'ailleurs consigné dans le dernier rapport du Plan, que d'ici 1990 (dans cinq ans) deux emplois sur trois dans l'ensemble de l'industrie auront changé de nature.

Ce qui veut dire, concrètement, qu'environ 1/3 des travailleurs actuels seront appelés à changer d'emploi, et un autre tiers aura besoin, pour suivre l'évolution des machines (automatisation) d'une nouvelle qualification.

Dans les deux cas, il s'agit donc de leur ouvrir dès maintenant les moyens de se familiariser, personnellement, librement, sur place avec les outils informatiques. Ce qui n'appelle pas de leur part un effort très différent de celui d'apprendre à conduire, sauf dans les cas de grande spécialisation.

De même, s'il était décidé qu'il est indispensable que toute la population active française sache conduire, il faudrait disséminer sur tout le territoire des « auto-écoles » équipées, ouvertes à tous. De même, sachant que la familiarisation avec les outils informatiques est la condition de la ré-industrialisation du pays, et de la résorption du chômage par la création d'emplois, il est nécessaire d'envisager un réseau « d'ateliers de pratique informatique » accessibles à tous, sur tout le territoire.

3- Si ce projet est mis en uvre, il donnera à la France une population d'adultes - en complément de la formation scolaire - prête à exercer de nouveaux métiers. Cela créera une situation nouvelle, attractive pour les investisseurs, français, déterminante pour les investisseurs étrangers qui disposent de moyens financiers de la technologie mais qui ont besoin de disposer sur place d'un personnel qualifié. Or, la ressource humaine, la matière grise, la qualification, sont ce qu'il y a de plus rare, de plus recherché.

Le problème de l'emploi devrait à terme s'en trouver transformé. Mais avant même cet aboutissement, dès le départ un mouvement psychologique profond peut être déclenché comme ce fût le cas quand Roosevelt a fait ouvrir, il y a 50 ans, de grands chantiers de travaux publics, sur tout le territoire américain, mettant les chômeurs au travail.

Aujourd'hui, il ne s'agit plus de couler du béton, ou de creuser des rivières, mais d'irriguer les cerveaux, de cultiver notre ressource humaine partout, et à tous les âges.

4- Les moyens à mettre en uvre sont connus et assez simples.

Un « atelier de pratique informatique » est une salle modeste pouvant recueillir de 5 à 10 micro-ordinateurs (avec logiciels de formation), ouverte aux heures utiles, et sous la conduite d'un moniteur.

Un tel atelier peut voir défiler, pour des séances substantielles de pratiques, une centaine de personnes par jour.

Ces ateliers pourraient aisément être situés dans des locaux scolaires avant et après les heures de classe, de manière à ce que les appareils, et les formateurs, servent à irriguer le reste de la population aux heures non utilisées par les élèves des écoles, diminuant d'autant, les dépenses.

5- Les micro-ordinateurs efficaces, et à un prix abordable, peuvent dans les mois qui viennent être fabriqués par l'industrie française. Les sociétés Bull et Thomson ont acquis les licences leur permettant de fournir des « micros » compatibles avec tous les logiciels (programmes) existant dans les pays les plus avancés. L'étude des prix de revient engagée avec les dirigeants de ces sociétés indique que pour des quantités de l'ordre de celles envisagées (plusieurs dizaine de milliers) le prix de l'appareil ne dépasserait pas 12 000 F ; I.B.M. les vend 35 000 F.

Notons au passage que la mise en fabrication d'un grand nombre de ces ordinateurs qui peuvent rapidement être fabriqués en France (il faut deux mois de préavis), créerait de nouveaux centres d'activités et des emplois. De plus, il faut engager en même temps la mise en français de tous les meilleurs programmes disponibles. Il faut mobiliser les informaticiens puis les formateurs eux-mêmes, qui en formeront d'autres, etc.

Le rythme de fabrication des ordinateurs dépend uniquement de la capacité de passer une importante commande ferme avant le 15 novembre.

Le rythme de mise en français, et d'adaptation, de logiciels de formation sera de plusieurs programmes par semaine pour chaque équipe de trois à cinq ingénieurs que l'on peut mobiliser chez Bull et Thomson, comme dans les Instituts informatiques existants.

Au cours des entretiens de cette fin de semaine, il a ainsi été envisagé que les premiers mille ateliers pourraient s'ouvrir avant la fin de l'année. Et qu'à partir de là, on peut avec une préparation méthodique, envisager l'ouverture, en moyenne, de mille nouveaux centres par semaine. Soit cinquante centres, en moyenne, par région et par semaine. L'objectif étant bien que tous les Français s'en rendent compte, personnellement, par l'implantation concrète sur le terrain, et à leur portée, dans les dix mois.

Les formateurs peuvent être eux-mêmes formés, avec une grande rapidité, comme nous l'avons vu dans le cas du « Centre de formation des travailleurs de l'automobile », qui va entrer maintenant en action.

6- Si les organismes et associations, publics et privés, sont mobilisés pour cette campagne de première urgence, aux retombées considérables sur la capacité d'emplois nouveaux et d'investissements, le « climat » général du pays peut en être transformé à brève échéance.

La condition en est que, véritablement, chaque commune en tout cas chaque canton de chaque département, chaque quartier de chaque ville ait son atelier de pratique, à la portée de chacun.

De semaine en semaine, de commune en commune, de quartier en canton, une véritable campagne peut mobiliser le pays sur sa modernisation par des moyens enfin appropriés, à la fois attirants et efficaces. C'est le plus rentable de tous les investissements.

Cette campagne aura pour premier effet de stimuler l'activité, l'invention, la solidarité, de toutes les parties concernées : administrations d'État, collectivités territoriales, élus, fonctionnaires, industriels, enseignants, enfin parents et enfants associés à une tâche commune.

Les retombées, à terme, en sont évidentes sur l'emploi et l'investissement. Mais avant même ce terme, c'est le « climat » général du pays qui peut en être transformé.

La campagne elle -même, d'ailleurs, et l'organisation jour après jour de dizaines d'ateliers de pratique (avec tout ce qu'ils impliquent en amont et en aval), seront génératrices de beaucoup d'emplois utiles.

Objectif 85 : que chaque quartier de chaque ville, que chaque village, que chaque canton de chaque département, ait son atelier de pratique, à la portée de chacun.

La France engage la culture – le culte – systématique des facultés humaines. La France ne pourra véritablement entrer dans la nouvelle « ère industrielle » que par cette volonté et cet effort. Or, tout démontre d'une part qu'il n'y a pas d'autre solution. Il est rare qu'un choix s'impose aussi clairement. De plus, il est visible que le retard, pris est irrattrapable passé un certain degré. Il faut donc à tout prix rentrer de plain-pied dans la 3ème génération industrielle et le faire vite. La formation des hommes qui incombe à l'État est la condition indispensable pour déclencher, parallèlement, le mouvement d'investissement de la part des chefs d'entreprise et, en ce qui concerne les nouveaux équipements : ordinateurs, robots, systèmes experts, ateliers flexibles, intelligence artificielle.

Les présidents de région, de la majorité et de l'opposition, réunis au Ministère de l'Intérieur et au Centre Mondial il y a quelques mois, avaient été unanimes pour utiliser au maximum leurs crédits de formation professionnelle pour enseigner les technologies nouvelles. On peut donc espérer obtenir un consensus général pour mettre en uvre ce vaste projet.

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