Jean-Luc MICHEL, Les instituteurs, modernisateurs de la République..., novembre 1984.

Article pour L'École libératrice non publié.
Publié en annexe de la thèse de Jean-Luc MICHEL.

Texte intégral

Les instituteurs, modernisateurs de la République...

250 000 ordinateurs professionnels regroupés dans plus de 30 000 ATELIERS INFORMATIQUES, ouverts à la fois au grand public et à nos élèves, et ceci dans tous les quartiers et dans toutes les communes de France... Un calendrier de formation de deux semaines en trois sessions dès la première année, des supports audiovisuels et informatiques, des décharges d'un jour par semaine permettant à plusieurs dizaines de milliers d'entre nous de devenir les responsables pédagogiques de ces ateliers, et d'être assistés par de petites équipes d'animateurs, recrutés parmi les jeunes engagés dans les Travaux d'Utilité Collective (les TUC), des préretraités ou des chômeurs en fin de droits...

C'est ainsi que se découvre l'ambitieuse opération annoncée lors de notre Conseil National du 6 décembre et dans laquelle le S.N.I.-P.E.G.C. a joué un rôle moteur.

Lancée à l'initiative de Gaston DEFFERRE, Ministre du Plan et de l'aménagement du territoire, avec l'aide du Centre Mondial pour l'Informatique et les Ressources Humaines et la Fondation X 2000, l'opération est soutenue par le Ministère de l'Éducation Nationale, les Ministères des P.T.T., du redéploiement industriel, de la Recherche et de l'Industrie. Elle fait l'objet d'un financement interministériel, accompagné de contrats avec les régions et de prêts à taux bonifiés...

Une opération sans précédent...

Les ateliers informatiques devraient donner ou redonner à la France un rôle de première grandeur, aussi bien du point de vue culturel, économique et social que du point de vue industriel...

Imagine-t-on un pays dans lequel tous les citoyens qui le désireraient auraient acquis une culture moderne adaptée aux sociétés de l'information et de la communication dans lesquelles 70 % des emplois concerneront justement l'information et la communication au sens large... Mais pour être efficace ou « opératoire », cette nouvelle culture qui naît sous nos yeux ne doit pas pour autant délaisser d'autres formes plus anciennes, ou plus éloignées d'elle a priori, comme la philosophie par exemple [1] ... Imagine-t-on un pays dans lequel les capacités de création et les ressources personnelles des individus pourraient s'exprimer à leur maximum, en utilisant toutes les potentialités offertes par les nouvelles technologies...

Rêve que tout cela... Sait-on jamais ?... En janvier 1983, nous écrivions ici même « pourquoi chaque établissement ne se transformerait-il pas en une base locale de données [...] utilisable par des associations, des groupements ou par le " public " lui-même, élèves et parents d'élèves réunis)... Utopie ? Peut-être, mais si l'on veut que l'école devienne ou redevienne un lieu attractif de rencontre et d'échanges, un lieu de création et de réflexion, pourquoi nous priver des possibilités que nous offre la technologie.... »

Aujourd'hui, c'est-à-dire dès la fin du premier trimestre 1985, nous allons peut-être pouvoir réaliser quelques unes des étapes de ce « rêve ». Nous en aurons d'ailleurs les possibilités techniques grâce à du matériel professionnel « haut de gamme ». On en profitera pour noter que pour une fois, on ne considère pas que du matériel « amateur » sied aux « petits », mais qu'au contraire, nos décideurs ont compris que plus les enfants sont jeunes ou plus les handicaps à relever sont lourds, plus il faut des ordinateurs puissants et pratiques, qui permettent de se consacrer tout de suite à l'essentiel, c'est-à-dire à s'en servir « intelligemment », pour faire quelque chose d'utile, sans perdre son temps à se conditionner dans la répétition de gestes arbitraires et stupides.

Nous en aurons aussi les possibilités pratiques grâce à une politique de stage sans précédent, associée à des décharges de service conséquentes permettant aux responsables des ateliers d'achever leur formation et de répondre aux besoins de leurs élèves, de leurs collègues et de toute la population locale, puisque rappelons-le, ces centres seront ouverts à tous, aux scolaires pendant les heures d'école, et aux non-scolaires le reste du temps, grâce à une petite équipe d'animateurs.

Pour la première phase de l'opération, 30 000 instituteurs ou institutrices seront invités à assumer ces nouvelles responsabilités... Non seulement parce que les ateliers seront le plus souvent implantés dans leurs écoles (à la seule condition que des locaux soient disponibles), mais aussi et surtout parce qu'ils pourront renouer avec leur rôle traditionnel et leur mission éducative et sociale...

Dans un second temps, toutes les écoles seront équipées d'ateliers plus ou moins importants en fonction des effectifs de la commune ou du quartier, de sorte que la quasi-totalité des sites devrait être couverte courant 1986, les collectivités locales pouvant naturellement hâter le processus ou augmenter les dotations de base.

Si l'opération réussit (pourquoi ne réussirait-elle pas ?), l'école se retrouvera d'un coup replacée dans son rôle de pôle social, de carrefour obligé, de lieu « où il se passe quelque chose », dans lequel on pratique dès aujourd'hui les savoirs de demain ou d'après-demain et non d'avant-hier comme hélas quelques exemples malheureux ont pu le laisser croire...

L'enjeu culturel apparaît immense, et nous savons que les enthousiasmes existent, c'est pourquoi cette opération, au contraire d'autres qui ont trop traîné en longueur verra sa première phase s'achever dès la fin de 1985... Comme il a été dit plus haut, les années suivantes permettront d'améliorer encore le degré de formation des responsables de centres (c'est-à-dire les instituteurs) et des animateurs qui les aideront dans leurs taches, mais aussi d'augmenter le nombre des machines ou leur capacité.

Pour notre école, il s'agit d'une chance unique de retrouver un rôle moteur dans la société, et pour les instituteurs de redevenir les éveilleurs qu'ils n'auraient jamais du cessé d'être. Et comme une politique aussi ambitieuse ne correspondrait à rien sans des moyens conséquents, précisons qu'en plus des matériels et de la formation technique et pédagogique, le projet prévoit la création de plus de 2 000 postes dès le début de 1985...

Un triple enjeu

La création d'un tel réseau d'ateliers informatiques et télématiques dans pratiquement toutes les communes apparaît comme une immense affaire qui concerne tous les français : Le grand public, afin qu'il se familiarise facilement, s'initie sans complexe ou se « déterrorise » face aux ordinateurs ; les parents d'élèves, impatients que les nombreux discours sur l'informatique se traduisent enfin dans les actes, et les jeunes enfin, qui doivent absolument être formés à la « pensée », ou à la « logique » informatique si l'on ne veut pas qu'ils deviennent les esclaves inconscients des nouveaux systèmes de communication.

On peut rapidement distinguer trois enjeux fondamentaux qui justifieraient, s'il en était besoin, le lancement d'une opération d'une telle envergure.

1) L'enjeu culturel

À long terme, il s'agit sans doute du plus important des trois... L'acquisition d'une culture moderne adaptée aux médias, authentiquement « libératrice » vis-à-vis d'eux en faisant découvrir leurs fonctionnements et leurs codes semble absolument indispensable. Si l'on veut que les jeunes puissent se construire eux même cette culture, encore faut-il leur en donner les moyens, ce qui renvoie au problème de la formation des enseignants et de la qualité (on dirait presque aujourd'hui de la « convivialité ») des matériels mis à leur disposition.

En tant qu'éducateurs et que citoyens, nous ne pourrions tolérer une colonisation même douce des esprits qu'il nous appartient avec d'autres de former, d'où les exigences que nous avons maintes fois formulées concernant l'immense attention que la nation doit à son école.

2) L'enjeu social

L'informatique supprime beaucoup d'emplois peu qualifiés (ce sont eux les plus nombreux aujourd'hui) et crée de nouveaux emplois hautement qualifiés, ce qui pose un dramatique problème de formation continue...

Il faut avoir le courage de le dire, plus de deux emplois sur trois vont changer ou disparaître d'ici quelques années, d'où le rôle de plus en plus important des périodes de formation et les demandes de plus en plus fortes des entreprises pour que le service d'enseignement forme des citoyens de mieux en mieux aptes à continuer d'apprendre tout au long de leur vie (c'est peut-être ce que l'on appelle la modernisation sociale...). D'où l'importance aussi de donner à tous l'occasion de découvrir l'informatique ensemble s'ils le désirent, dans des lieux proches de chez eux, c'est à dire dans les écoles ou dans les mairies...

3) L'enjeu économique

Avec 200 000 ordinateurs professionnels installés dès 1985, les Ateliers Informatiques donneraient un coup de fouet à l'industrie informatique et télématique française en lui permettant de se placer en bonne position face à I.B.M., ce qui paraît d'autant plus indispensable que les discussions entre I.B.M. et ATT pour le « partage du monde » progressent maintenant assez vite...

Si cette opération pouvait joindre un pôle éducatif et social à un pôle industriel, il nous semblerait que pour une fois l'économique et le culturel se seraient renforcés l'un et l'autre, ce qui ne serait pas un des moindres signes avant-coureurs de la réussite de la « modernisation » économique, sociale et culturelle...

L'École, lieu vivant et attractif...

Nous avons apporté notre soutien à cette opération parce qu'elle s'inscrit exactement dans le sens d'une revitalisation de l'école publique, telle que nous l'avons décrite dans nos précédents congrès pédagogiques.

Les Ateliers Informatiques implantés dans les écoles ou dans les mairies et placés sous la responsabilité d'un instituteur ou d'une institutrice vont ouvrir l'école sur son environnement, ce qui se traduira à terme, ainsi que nous l'avons dit, par un repositionnement social, ou une sorte de « revalorisation » de sa fonction dans la société. Les maîtres se retrouveront alors un peu (et toutes proportions gardées) dans la situation de leurs aînés du siècle dernier avec comme différence essentielle que le « progrès » ou le « modernisme » pourra même être utilisé dans les processus d'apprentissage (dans le cadre de séquences d'E.A.O.) puisqu'ils disposeront de machines fiables, simples et performantes, et de programmes adaptés aux situations rencontrées.

Un calendrier précis

Une opération d'une telle ampleur n'a de chances de réussir qu'à la condition d'être soigneusement préparée et encadrée. Nous reviendrons dans d'autres articles sur l'ensemble du dispositif, aussi nous contenterons-nous de donner quelques indications portant principalement sur l'organisation du déroulement des différentes phases :

Les stages ayant été intégralement conçus dans une perspective dite « multimédia », c'est-à-dire en faisant systématiquement appel à des supports audiovisuels et informatiques (c'est bien le moins...), la préparation des documents nécessaires prendra les deux premiers mois. Parallèlement, le recrutement et la formation en régions des formateurs pourra s'effectuer.

Les premiers stages dureront une semaine. Très décentralisés, ils mobiliseront tout le potentiel des régions en locaux et en formateurs. À leur issue, les instituteurs repartiront avec un ordinateur identique à celui qui équipera les futurs ateliers et sur lequel ils pourront poursuivre chez eux s'ils le désirent leur auto formation (il s'agit là d'une idée que nous avions émise ici même [2])...

Entre 4 et 6 semaines après, les premiers ateliers seront installés et équipés et les ordinateurs mis en réseau internes et externes grâce à des modems télématiques...

Une à deux semaines après, les responsables d'ateliers (c'est à dire environ 2 000 à 2 500 instituteurs ou institutrices par région) retourneront en stage pour trois journées afin de s'initier au maniement (en fait très simple) de leur réseau local... Simultanément, le recrutement des animateurs (sur lequel les instituteurs seront également consultés) ainsi que leur préformation technique commenceront dans des stages spécifiques.

Deux à trois mois après, les responsables d'ateliers participeront à une nouvelle session de deux jours destinée à leur faire découvrir et confronter des pratiques d'animation locale, notamment des expériences d'échanges de données entre groupes scolaires ou entre groupes scolaires et non scolaires, conformément à la description que nous en avion faite dans ces colonnes [3].

Naturellement, des conseils téléphoniques (et peut-être directement télématiques) seront organisés, ainsi que des services départementaux d'assistance destinés à aider au démarrage de toute l'opération. De plus, des personnes ressources seront mises à la disposition des responsables de centres.

Rappelons que ce calendrier est prévu sur 1985 pour la plupart des régions, l'année 1986 permettant de terminer les premiers équipements et de regrouper régulièrement les responsables afin de poursuivre leur formation tout en leur donnant l'occasion d'échanger « de vive voix » leurs expériences [4].

Les finalités de l'opération

L'utilisation conjointe de matériels informatiques et télématiques par des publics scolaires et extrascolaires dans les mêmes locaux et sur les mêmes matériels permettrait, on l'a dit, de resituer l'importance du rôle de l'école dans l'ensemble de la société.

Comme on s'en doutera, cette opération répond à de nombreuses finalités que nous développerons pas ici ; aussi nous contenterons nous d'indiquer quelques-unes des plus urgentes, celles qui sont liées aux particularités de l'informatique et de la télématique (pour les autres finalités éducatives, les motions de nos différents congrès restent parfaitement d'actualité, en particulier pour tout ce qui concerne les problèmes liés à « l'échec scolaire » ou à « l'ouverture de l'école sur la vie »).

1) Une éducation à la nouvelle citoyenneté des civilisations de l'information, avec une bonne connaissance et une bonne pratique des diverses technologies de la communication et en particulier de leur complémentarité fonctionnelle ;

2) La capacité de se situer par rapport à un environnement « médiatisé » de plus en plus « artificiel », et constitué principalement de messages de toute nature, charriés indistinctement par les réseaux audiovisuels et télématiques; ce que dans nos analyses passées, nous avons appelé une « distanciation critique » face aux médias [5] ;

3) Une éducation active à l'informatique, à la télématique et plus généralement aux médias, passant par des pratiques personnelles et collectives de découverte et d'appropriation (ou encore de « socialisation » dans son sens étymologique) des outils, des techniques et des codes;

4) Une éducation technique et scientifique, plus que jamais nécessaire pour affronter les réalités socio-économiques des sociétés post-industrielles. Le hiatus « formation pour un emploi » et « formation purement culturelle » devant être levé à cette occasion puisqu'il n'existera bientôt plus d'emplois pouvant se passer d'une bonne aptitude à réapprendre sans cesse de nouvelles notions ;

5) La maîtrise de la lecture et de l'écriture audio-scripto-visuelle, indispensable pour s'insérer harmonieusement dans une société de l'information (et de l'informatisation) multipliée, et s'y comporter comme un citoyen actif, acteur et responsable... Ceci allant naturellement de pair avec une amélioration des apprentissages fondamentaux en l'absence desquels on ne peut évidemment prétendre exercer la moindre liberté...

Les publics des ateliers

La force de l'opération tient entre autres choses au fait qu'elle s'adresse à toute la population française, dans toutes ses composantes et toute sa diversité... Ce qui fait que certains se poseront sans doute la raison du choix des instituteurs comme principaux artisans d'une uvre qui doit être justement à la mesure des enjeux économiques, sociaux et culturels dont nous faisions état plus haut...

Or, qui mieux que les instituteurs et les institutrices pourrait assurer ce rôle de modernisateur de la République ?...

Après avoir contribué à la créer, à l'asseoir dans les mentalités au point qu'aujourd'hui, il n'est plus guère de nos compatriotes pour en combattre ne serait-ce que l'idée, il apparaît donc naturel que les instituteurs et les institutrices se trouvent appelés à en affiner son sens actuel dans la direction d'une meilleure qualité de vie, d'un meilleur rapport au monde du travail, au loisir ou à la culture...

Il va s'agir d'apporter la preuve que l'école peut encore apprendre des choses « intéressantes » et utiles à ceux qui la fréquentent (scolaires et non scolaires), ce qui nous renvoie à l'importance de la formation des futurs responsables des centres.

S'il fallait décrire brièvement la diversité des publics qui viendront fréquenter les Ateliers informatiques, nous dirions que pendant les heures scolaires les instituteurs de l'école qui abrite les matériels viendront y travailler avec leurs élèves. Profitons-en pour préciser que les école trop petites (à classe unique) ou trop éloignées des chefs-lieux de communes (en zones de montagne par exemple) ne seront pas oubliées pour autant : Elles seront équipées au minimum d'un ordinateur qui sera lui même plus tard relié par téléphone au plus proche atelier, de façon à faciliter les échanges de données, de programmes, d'informations ou de « connaissances » (par exemple des résultats d'enquêtes, ce qui ne sera qu'une forme nouvelle de correspondance scolaire que les instituteurs de ces écoles connaissent bien et pratiquent déjà depuis longtemps avec la poste...).

En dehors des heures scolaires, les ateliers informatiques seront à la disposition de la population grâce à leur équipe d'animateurs permanents, placés eux-mêmes sous la responsabilité « pédagogique » des instituteurs (des conventions de gardiennage seront passées en fonction des situations locales) : Les membres des clubs informatiques y viendront pour apprendre à programmer dans les langages les plus performants [6], le grand public pour s'initier (et pourquoi pas sous les conseils bienveillants de certains des élèves de l'école ?...). Quant à des membres de catégories socioprofessionnelles plus précises, par exemple les commerçants, les agriculteurs, les artisans, les responsables ou futurs créateurs de P.M.E. ou P.M.I., ils pourront s'ils le désirent parfaire leur formation, par exemple s'initier à la comptabilité, ou même « faire leurs comptes »... (car il y aura des programmes professionnels, chacun pouvant s'il le désire venir avec sa disquette [7]).

Des matériels professionnels...

Dans notre esprit, il ne saurait être question d'initier la population du pays avec des matériels de la gamme « amateur » dont les capacités de mémoire, les performances, l'ergonomie et la fiabilité sont insuffisantes... D'où le choix technologique extrèmement important arrêté par le Gouvernement et dont les médias ont déjà largement rendu compte.

Si l'on se place un instant du point de vue des stratégies mondiales des grands constructeurs d'ordinateurs, le choix qui vient d'être opéré apparaît clairvoyant et de nature à placer enfin la France dans une position de force lui permettant de relever les défis technologiques des 5 à 10 prochaines années.

L'alliance avec la firme Apple dont le dynamisme (et le talent technique) depuis la mise au point du LISA et surtout du Macintosh ne sont plus à démontrer, va nous permettre de fabriquer nous-mêmes l'essentiel des machines dont nous avons besoin pour cette opération et ses suites tout en acquérant un savoir faire unique au monde. Dès la fin de cette année, et une fois l'usine de production de ces ordinateurs montée en France, GGE Thomson pourra « attaquer » 50 % du marché mondial des ordinateurs domestiques professionnels (on prévoit environ 12 milliards de dollars de chiffre d'affaires pour 86 ou 87)...

À ceux qui se demanderaient pourquoi cet accord tourne résolument le dos au « standard » imposé par I.B.M. (P.C.-D.O.S. ou MS-D.O.S. pour les connaisseurs...), on pourrait répondre que sa survie dépend du seul bon vouloir de « Big Blue » (c'est ainsi que les américains dénomment leur multinationale) et qu'il apparaîtrait dangereux d'investir sur ce standard alors qu'il risque justement d'être abandonné par I.B.M. dans peu de temps (avec la sortie du modèle AT par exemple). Pour ceux qui veulent tout savoir, nous dirons que le standard international des 5 ou 10 prochaines années sera sûrement UNIX, aussitôt que ATT (son père fondateur dans les BELL LABORATORIES) se sera mis d'accord avec I.B.M. sur la meilleure manière de manger les petits concurrents (par exemple les Français s'ils n'avaient pas réagi comme on l'a dit plus haut).

Or il se trouve justement que la France pourraît pour une fois être prête très vite sur un standard international, et qui plus est avec toute la puissance de son industrie des télécommunications, elle même renforcée par ce nouvel accord, ce qui à court terme (dès 86) pourrait nous donner la possibilité de développer un leadership mondial en matière de télématique « intelligente et conviviale ».

Ajoutons enfin que les transferts de technologie accompagnant ces accords vont permettre à notre pays de participer très directement aux versions futures de la gamme de micro-ordinateurs choisis pour équiper les Ateliers et conquérir les marchés mondiaux.

La liaison avec les matériels de l'éducation nationale

Les détenteurs de Thomson TO 7 qui ont passé des heures, voire des nuits à mettre au point des programmes sur ces petites machines « familiales » n'auront pas travaillé pour rien : Pour la première fois dans l'Éducation Nationale, le passage à une nouvelle catégorie (infiniment plus puissante) de matériel ne va pas laisser pour compte les « pionniers » et leurs programmes (et nous savons qu'il y en a beaucoup dans les écoles)... Une équipe française aura achevé d'ici le lancement de l'opération un « translateur de langage », autrement dit un logiciel et une « boite noire » qui permettront de transférer sur les ordinateurs « haut de gamme » issus de l'accord avec Apple, la plupart des logiciels « amateurs » mis au point sur Thomson TO 7...

Les réseaux locaux...

La formation à la télématique constitue l'un des plus importants enjeux socioculturels des toutes prochaines années, aussi les Ateliers informatiques vont-ils chercher à remplir cette fonction de première importance. Mais, comme on le sait si l'on a déjà chez soi un simple MINITEL, la télématique coûte cher, et s'il est vrai que la distance est abolie, la liaison TRANSPAC, taxée à la durée revient encore cher, d'où une organisation originale des réseaux que nous résumerons de la manière suivante (cf. le schéma ci-dessous) :

1) Le réseau local

Chaque Atelier informatique permettra de pratiquer la télématique en « local », sans pour autant passer par des lignes téléphoniques et devoir acquitter autant de taxes de bases que d'appels entre les utilisateurs...

Dans cette configuration, les ordinateurs sont regroupés en un « réseau local point à point » permettant à n'importe lequel des utilisateurs d'appeler n'importe quel autre et de lui envoyer des fichiers, des données brutes ou « travaillées », des textes, des calculs, etc (on peut d'ores et déjà imaginer les extraordinaires possibilités pédagogiques de ce nouvel outil).

On aura remarqué qu'il s'agit d'un réseau transversal ou « horizontal » qui ne nécessite nullement la présence d'une « tête de réseau », avec tous les défauts que présenterait cette solution « pyramidale », à la fois du point de vue pédagogique (vision faussée de la communication que l'on peut établir grâce à des ordinateurs) et fonctionnel (matériels de bas de gamme utilisés comme terminaux, donc peu de mémoire vive, une mauvaise ergonomie, pas de disquettes, etc.).

On doit encore signaler que le partage de ressources est possible, ce qui veut dire que plusieurs utilisateurs peuvent travailler en même temps sur le même fichier (ou sur le même exercice)...

Que l'on en juge : une enquête sera ainsi mise au point par un élève grâce à des fonctions de traitement de texte, de gestion de fichiers, voire de calculs (avec un tableur par exemple), puis « envoyée » à un autre en « local », c'est-à-dire que les deux interlocuteurs se verront réellement... Ils pourront même se parler et commenter leur travail... La découverte de la télématique ainsi conçue les « déterrorisera » complètement et leur montrera très rapidement les possibilités et les limites de cette technologie.

À l'échelon suivant, une fois les données « bien au point », elles pourront être envoyées à un autre atelier, à un groupe ou à un individu équipés d'un seul ordinateur, grâce à un modem et à une simple ligne téléphonique. Le public des Ateliers entrera alors en connaissance de cause dans la « vraie » télématique, en en connaissant les premiers « codes » et les premiers « langages »... On pourra remarquer en plus que d'un strict point de vue financier, cette espèce « d'entraînement préalable » permettra de réaliser des économies importantes de téléphone...

2) Les échanges point à point entre ateliers

Comme il a été dit plus haut, les échanges télématiques simples (via un modem) pourront démarrer très rapidement. Ne coûtant qu'une taxe de base par communication, on n'aura pas à trop craindre de se retrouver en fin d'année avec des budgets de fonctionnement exagérés...

L'architecture des réseaux n'oublie pas les écoles non équipées d'ateliers complets : Elles pourront cependant correspondre avec un centre proche d'elles. Il semble que dans un premier temps au moins ce « couplage » géographique pratiquement « anti-télématique » permette de faire émerger des équipes locales qui apprendront à travailler ensemble, on pourrait dire encore qu'il s'agirait de « jumelages télématiques »... Naturellement, le choix des partenaires appartiendra aux utilisateurs, c'est à dire qu'il ne leur sera naturellement pas interdit d'appeler qui ils le voudront quand ils le voudront...

3) Les échanges avec les serveurs locaux

Chaque ordinateur de chaque atelier pourra se comporter comme un « micro » serveur local vis-à-vis des autres machines du même atelier. Cependant, les capacités en mémoire ne permettront que de montrer quelques exemples et non pas d'engranger de volumineux fichiers.

Dans un second temps, les Ateliers pourront s'équiper de disques durs pilotés par l'un des ordinateurs du réseau local « dédié » à cette tâche. On aura ainsi de vraies possibilités de consultation de bases de données.

Mais ce qui risque de se réaliser assez vite également, ce sont des échanges entre les ateliers (ou entre les écoles qui n'en sont pas dotées) et des centres serveurs locaux, chargés de proposer de la documentation aux ateliers de leur département...

Une urgente mobilisation...

Cette opération constitue sans doute un outil irremplaçable pour rendre à l'école un rôle social fondamental. À l'heure de l'école concurrente (celle de la télématique « éducative » et interactive [8]), il est plus que temps de réagir et de profiter de l'occasion qui nous est proposée pour montrer à tous les « témoins », à tous les contempteurs, à tous les accusateurs d'où qu'ils viennent, que l'école et ses maîtres ne sont pas si vieillots et frileux que cela, mais qu'au contraire ils s'inscrivent en première ligne dans l'ouverture à la technique et à la culture de demain...

Les Ateliers informatiques doivent absolument réussir... Pour les jeunes d'abord, pour leurs parents ensuite et par-delà eux, pour toute la société... Il faut que les écoles redeviennent des lieux où l'on rencontre le progrès, des lieux où l'on peut se l'approprier individuellement ou en groupe, des lieux ouverts à des initiatives locales concertées...

Les enjeux culturels, sociaux et économiques sont immenses, et les choix sont urgents, ce qui donne encore plus de force à un projet réunissant toute la population autour de ses écoles et de ses mairies tout en permettant à la France de bien se placer dans la compétition internationale des télécommunications et de l'informatique...

Nous mesurons les risques et les difficultés de toute nature, mais nous connaissons vos enthousiasmes, nous savons que les matériels et la formation seront pour une fois à la hauteur des ambitions, c'est pourquoi nous sommes sûrs que vous répondrez à cet appel, et que grâce à vous, la culture informatique et télématique sera acquise efficacement et rapidement par l'ensemble de la population...

Jean-Luc MICHEL

oOo

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[1] Qui exige les mêmes qualités que l'informtaique Cf. EL n° 16 du 30 janvier 1982 dans le dossier « L'informatique, avant le dégel ».
[2] Cf. EL n° 31 du 18 juin 1983, page 26.
[3] Cf. EL n° 16 du 30 janvier 1982.
[4] Nous disons « de vive voix » car il existera des possibilités télémtiques extrement importantes.
[5] 14 du 14 janvier 1984.
[6] Par exemple Pascale ou Lisp ou encore C.
[7] Rappelons que les cassettes sont tout juste tolérables sur des ordinateurs familiaux. Les temps de lecture sont très lents, la fiabilité n'est jamais assurée et les travaux sur fichiers toujours difficilles.
[8] Cf. EL du 8 octobre 1983.