Les 250 000 petits ordinateurs dont rêvait Servan-Schreiber, Le Canard enchaîné n° 3346, 12 décembre 1984.

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Il ne lui manque que deux ou trois milliards...

Les 250 000 petits ordinateurs dont rêvait Servan-Schreiber

Cette fois, Jean-Jacques Servan-Schreiber a peut-être poussé le bouchon un peu loin. Le 17 novembre. Il est revenu de son dernier voyage aux États-Unis avec un projet de contrat pour l'importation de 250 000 petits ordinateurs de la marque américaine Apple. C'était comme fait dans sa tête : il ne restait plus au gouvernement qu'à lâcher trois ou quatre misérables milliards de francs, et à installer dans toutes les écoles de France ces merveilleuses petites machines. Mais des esprits râleux et mesquins ont étouffé dans l'oeuf cette heureuse initiative.

Les hurlements les plus stridents ont été entendus du côté du groupe Thomson, qui a fait remarquer qu'il etait parfaitement capable de fabriquer des micro-ordinateurs. De son côté, un autre saboteur, le groupe nationalisé Bull, a proposé de s'associer à la fabrication de ces engins. Résultat, Jean-Jacques Servan-Schreiber a été prié de renfouir dans sa poche l'accord qu'il voulait passer avec les Amerlos d'Apple. De toute façon, américains ou pas, Ies petits ordinateurs dont rêvait Servan-Schreiber ne sont pas près d'arriver dans les écoles : le ministère de l'éducation nationale a fait savoir, en effet, qu'il n'avait pas le premier rond pour acquitter la facture.

Autre coup dur pour JJSS : malgré toute la bonne volonté et l'appui inconditionnel de Gaston Defferre, le budget, de son « Centre mondial informatique et ressource humaine »... ouf ! n'augmentera pas l'an prochain. Il restera de 150 millions de francs, ce qui, compte tenu de l'inflation équivaut même à une diminution.

Cette douloureuse décision a été annoncée à Turlupin-Servan-Schreiber le 25 octobre, au cours de la réunion du conseil d'administration de son machin. Plusieurs ministres, dont Defferre et Béré s'étaient déplacés pour cette importante assemblée.

Horreur et dégoûtation : Ies représentants de plusieurs ministères affichèrent le plus complet scepticisme sur l'utilité des travaux du Centre mondial. Parmi ces odieux personnages figuraient les délégués de l'Intérieur, qui ont réclamé un arbitrage du Premier ministre, ceux des Relations extérieures et ceux de la Coopération, qui ont carrément, refusé de payer leur quote-part. Quant au porte-parole de Rocard (Agriculture), il a expliqué que son ministre voulait négocier un accord séparé avec Servan-Schreiber, et qu'il n'accepterait de banquer qu'à cette condition.

Pour faire barrage à ces torrents de mauvaise volonté, Gaston a promis que, dorénavant, il surveillerait de près les activités et les finances du Centre mondial. En prime, il a fait nommer un conseiller d'État administrateur du coûteux joujou de Servan-Schreiber. Lequel subissait déjà les tracasseries d'un contrôleur budgétaire, ils vont nous le démoraliser...

Sauce américaine

Mais qu'on se rassure, Servan-Schreiber ne se laisse pas abattre Au début de novembre, il était aux États-Unis, à Pittsburgh, pour préparer la signature d'un colossal accord entre son Centre mondial et une grande université privée américaine. Il y a été rejoint, le 16 novembre, par Deferre soi-même, venu apporter sa caution à l'opération. Et Servan-Schreiber confiait ce jour-là, par téléphone à un confrère du « Herald Tribune » : « J'agis sur mandat du Président pour tisser ces liens. » Tel que : c'est tout l'art de Servan-Schreiber de savoir mouiller qui il faut, quand il faut...

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