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« Les chantiers populaires de la micro », Le matin, mercredi 23 janvier 1985, page 16

Texte intégral


INFORMATIQUE

Les chantiers populaires de la micro

Le gouvernement devrait annoncer dans les jours prochains la mise en place d'au moins dix mille ateliers d'informatique et de près de cent mille micro-ordinateurs dans les quartiers et les villages de France. Objectif social : accélérer la diffusion du matériel et de la pratique informatique. Volonté culturelle : en faire « la seconde langue maternelle des Français », comme dit Laurent Fabius, le Premier ministre

Première de couverture

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La France invente l'informatique populaire

Au moins dix mille « ateliers d'informatique populaire » seront installés cette année dans les villes et les villages français.
De quoi exaucer le vu de Laurent Fabius pour qui « l'informatique doit devenir la seconde langue maternelle de tous les Français »

Laurent Fabius devrait annoncer dans les jours prochains la création d'au moins dix mille « ateliers d'informatique populaire », à travers l'Hexagone. Cette décision fera de la France le pays le mieux équipé au monde pour initier l'ensemble de la population au maniement des micro-ordinateurs.

Et elle donnera un sérieux coup de fouet à l'industrie nationale. Un marché captif d'au moins cent mille machines s'ouvre en effet de façon tout à fait inattendue. Du même coup, la demande de logiciels se trouve considérablement renforcée. Ce qui devrait inciter les sociétés spécialisées à un plus grand dynamisme. Malgré leurs tres fortes compétences, les sociétés de services et d'ingénierie informatique (SSII) hésitent en effet à s'attaquer au marché mondial des progiciels pour micros. sous prétexte que le marché national est trop étroit.


« Cet homme est un génie »


La paternité de cette idée audacieuse revient à Jean-Jacques Servan-Schreiber, le président du Centre mondial de la micro-informatique et des ressources humaines. Observant la forte et très réelle curiosité des Français pour l'informatique, il propose en septembre 1984 au président de la République de « mettre le paquet ». François Mitterrand très sensible à la vision schreiberienne du défi informatique est vite convaincu. D'autant que derrière la volonté de populariser largement les micros se dessine une autre visée stratégique : s'opposer, autant que faire se peut aux risques d'hégémonie d'lBM sur le marché mondial de l'informatique. Et par tous les moyens. En l'occurrence, s'allier au seul constructeur de micros qui représente une réelle alternative à I.b.m. sur ce créneau : Apple Computers.

La firme californienne fondée par Steve Jobs ne pèse en effet pas lourd face à I.b.m., malgré le grand succès du Macintosh. Lui ouvrir un vaste marché en France en association avec un constructeur national renforcerait sensiblement ses positions mondiales. Et comme tout ce qui s'oppose à la domination d'lBM est bon pour l'informatique française, les deux parties auraient tout à gagner de travailler ensemble. Du reste, à son retour de la Silicon Valley, François Mitterrand avait dit de Steve Jobs : « Cet homme est un génie ».

Des contacts sont établis entre Apple et Bull fin 1984 pour construire en France une usine de fabrication de Macintosh, soit sous licence, soit par le biais d'une société commune où Apple détiendrait 51 % des parts. Mais le groupe Bull s'apprête alors à lancer un nouveau micro... entièrement compatible avec l'I.b.m. -PC. Il ne peut donc pas se lancer simultanément dans la fabrication d'un matériel directement concurrent de son propre produit. Et malgré la venue à Paris en décembre de Steve Jobs en personne, Bull refuse la proposition.

C'est finalement une solution franco-française que présentera le Premier ministre. Les ateliers, qui seront vraisemblablement installés dans les écoles, les mairies et autres lieux publics, seront équipés de Micral 30, le compatible I.b.m. -PC produit par Bull, auxquels seront connectées des machines moins puissantes, les TO 7 et MO 5 de Thomson. Cette organisation bénéficiera aussi à Leanord, le constructeur qui a développé le logiciel de réseau permettant de relier les micros de Thomson à un compatible I.b.m. -PC. Chaque atelier disposera au moins d'un Micral 30 (ou peut-être d'un Sil'Z 16 de Leanord) et de dix Thomson TO.7 ou MO.5.

Des crédits de 300 à 400 millions de francs, prélevés sur le Fonds industriel de modernisation (FIM), ont déjà été dégagés pour 1985. Ils devraient permettre d'acquérir, à très bon prix, 10 000 Micral 30 et 100 000 micros familiaux de Thomson. Mais pour que l'opération réussisse, il ne suffit pas d'acheter des machines. Encore faut-il former en nombre suffisant des animateurs qualifiés (au moins 20 000 !), installer les équipements et surtout disposer de bons logiciels pédagogiques, faute de quoi, les Français déserteront vite ces ateliers.

Pour preuve, l'installation de dizaines de milliers de micros dans les lycées et collèges ne suscite pas l'enthousiasme escompté. Pour une simple raison : la bibliothèque de logiciels disponibles à l'Éducation nationale est ancienne et très peu de crédits ont été dégagés pour développer des « didacticiels » efficaces. Résultat, les enseignants et par voie de conséquence les élèves, né se ruent pas sur les matériels mis à leur disposition.

Le Premier ministre, qui ne cesse de répéter que « l'informatique doit être la seconde langue maternelle des Français », sait bien qu'un ordinateur sans programmes, c'est aussi bête qu'une valise sans poignée. Gageons que le plan qu'il présentera prévoie les investissements suffisants en logiciels et en formation pour que cette formidable, opération, sans précédent dans le monde et qui fait l'admiration des Américains, soit une vraie réussite.

Dominique Commiot

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JJSS :
« On a produit des robots et on a laissé les hommes en arrière »

Rendre l'informatique accessible a tous, de l'X à l'O.s., l'objectif du président du Centre Mondial de l'informatique n'a pas changé d'un iota. Mais, du grand projet mondialiste aux ateliers régionaux, le chemin a été sinueux

EN 1938, il y a eu une vaste polémique sur l'utilité des chars dans l'armée ; on pensait que c'était un luxe, on s'est borné à en mettre quelques-uns dans les régiments d'infanterie. Et en 40, ce fut le désastre : on s'est retrouvé avec des chars qui avançaient au pas du fantassin. Aujourd'hui, c'est la même chose. si l'on se borne à semer quelques ordinateurs, on perdra la bataille de l'informatique ! » : pour Jean-Jacques Servan-Schreiber, la diffusion de la culture informatique est une croisade, une planche de salut.

Il n'a en cela pas changé d'un iota depuis son Défi mondial : pour que l'ère post-industrielle ne soit pas l'aube du chaos social, il faut généraliser l'informatique. Mais une informatique au service de l'homme. « Si Renault et l'industrie automobile perdent des milliards, c'est que nous n'avons pas pris le virage à temps, dit JJSS. L'informatique s'est appliquée uniquement aux machines. On a produit des ordinateurs, des robots, des systèmes experts et on a laisse les hommes en arrière. S'ils ne sont pas formés aux nouvelles technologies de la communication, ce sera le drame. Et nous en sommes déjà à 11 % de chômeurs en Europe. »

D'où l'idée, soumise à François Mitterrand, en octobre 1981, d'un « Centre mondial pour le développement des ressources humaines ». Un mois plus tard, le Centre mondial de l'informatique (et des ressources humaines) ouvrait ses portes à Paris, avenue Matignon. Sa mission première était sociale : développer la matière grise - les ressources humaines - pour réduire le chômage et les inégalités, aider au décollage du tiers-monde, et, ce faisant, donner un coup d'accélérateur à l'industrie informatique. Atout maître de ce plan à l'échelle planétaire : la création rapide d'un micro pour le prix d'une télé noir et blanc, accessible à tous, de l'X à l'O.S.


« Si l'on se borne à semer quelques Ordinateurs, on perdra la bataille de l'informatique ! »


Objectif ambitieux, utopique sans doute et qui, en tout cas, de l'aveu t même de JJSS, « a rencontré un scepticisme général » C'est que la route suivie a été sinueuse. À commencer par la valse des autorités tutélaires du Centre mondial de l'informatique (C.M.I.) : d'abord rattaché au ministère de l'Industrie, il le fut ensuite à celui des PTT puis du Plan pour devenir bientôt établissement public à caractère industriel et commercial... Dès sa création, le C.M.I. dépêchait tous azimuts savants et formateurs : ainsi, à Dakar, on mit au point un ordinateur parlant le ouolof, la langue des paysans sénégalais. Parallèlement, des ateliers d'initiation à l'informatique se mettaient en place dans les régions françaises, comme cela fut réalisé a la Belle-de-Mai, un quartier populaire de Marseille. « Il faut généraliser ces ateliers, semblables au « Hall » du C.M.I. où, 7 jours sur 7, n'importe qui peut venir utiliser un micro, s'initier à ces nouvelles technologies, qui, en deux ans, ont cessé d'effrayer. Il faut mettre cela à la portée de tous les Français. »

Vous avez dit français ? C'est que, au fil des mois, le Centre mondial s'est sensiblement « démondialisé ». Certes, des centres d'informatique se sont créés en Colombie, en Tunisie, au Sénégal et en Inde, mais ses ambitions devenues très nettement tricolores : à partir d'avril dernier, le C.M.I. a opéré la mise en place des centres technologiques régionaux, en Lorraine, Provence, Rhône-Alpes, Aquitaine... « Mais nous restons branchés sur les " pôles d'excellence " du monde entier, de Carnegie-Mellon - un consortium de chercheurs des 14 premières universités américaines - à Tsukuba, la grande cité scientifique du Japon ». On est loin du projet mondialiste : l'heure est à l'entrée de la micro dans les villages de France...

Reste les vives polémiques dont le Centre n'a cessé d'être l'objet depuis sa création : attaques sur les « dépenses excessives » les « notes de frais princières », crispation de la communauté scientifique, qui a vu déferler sur le C.M.I. les mannes budgétaires (50 millions de francs en 1982, 90 en 1983, 150 en 1984 et 1985) et les dons de matériels français et étrangers.

Se plaçant au-dessus de la mêlée, JJSS balaie tout d'un mot : « La crispation des chercheurs est légitime : ils n'ont pas les matériels dont ils ont besoin. Mais je n'en suis pas responsable. Pour le reste, sachez que, lorsqu'on déplace un savant mondialement connu, sans le rétribuer, il faut au moins qu'y soit bien reçu. J'ai l'habitude d'être critiqué : je suis passé devant les tribunaux militaires pendant la guerre d'Algérie parce que j'étais anti-colonialiste. J'ai été décrié quand j'ai prédit l'échec de Concorde, j'ai quitté le gouvernement sous la présidence de Giscard après les essais nucléaires, j'ai été en lutte avec toute la machine d'État pour le pouvoir régional. Aujourd'hui, alors que mon rôle est d'innover et de moderniser, je sais que les jours à venir ne seront pas faciles. »

Ariane BOUISSOU

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