Jean-Luc MICHEL, Lettre à Alain GEISMAR, 9 janvier 1985.

Texte intégral


Paris, le 9/01/85,

M. Alain GEISMAR
Agence de l'informatique
Tour Fiat Cedex 16
92084 Paris La Défense

Cher Monsieur,

Suite à votre lettre du 28 décembre dernier et à notre conversation téléphonique de ce jour, je vous prie de trouver ci-jointes quelques précisions techniques inspirées par les réseaux dont votre dossier faisait état. Je vous précise par la même occasion qu'en ce qui concerne les objectifs du projet et les finalités transversales et verticales que vous décrivez, nous sommes tout à fait en accord avec la présentation que vous en faites.

1. Sur le « nanoréseau » :

S'agissant d'une marque déposée par la société Leanord pour caractériser un type de réseau très particulier dont les fonctionnalités sont par ailleurs assez réduites, vous ne vous étonnerez pas que nous émettions à son sujet quelques réserves (que nous avions déjà formulées dans une note technique transmise au Cabinet de M. DEFFERRE, cf. annexe 1).

De toute évidence, si le nanoréseau paraît constituer une solution astucieuse pour charger sur de petites machines (des nanomachines dans la terminologie de la société LEANORD) des petits programmes ne dépassant pas une cinquantaine de kilo-octets (puisqu'ils doivent être contenus dans la mémoire vive de ces machines), il ne saurait être question d'obtenir ainsi des fonctionnalités « professionnelles » ou « institutionnelles », telles que des gestionnaires de bases de données, ou du traitement de texte ou de chiffres (tous ces progiciels nous paraissent en effet indispensables à la réussite de l'opération).

D'un autre côté, on ne peut considérer la tête de réseau comme une « ressource-disque » commune, car il est bien évident que la saturation survient aussitôt que plusieurs utilisateurs l'interrogent simultanément sur des programmes ou des fichiers différents).

De même, le nanoréseau ne peut offrir, en raison de son architecture et de la taille mémoire des matériels qui le constituent, des fonctionnalités propres à satisfaire des échanges « horizontaux » (ou de « point à point ») de données dans le cadre d'une télématique locale (c'est-à-dire un premier usage de la télématique au sein du réseau local de chaque atelier, cf. annexe 2).

Enfin, dans le cadre d'une utilisation en E.A.O., on ne peut raisonnablement orienter un tel projet vers des petites unités qui supporteront difficilement des langages ou systèmes auteurs puissants, tels DIANE, et les didacticiels correspondants (exigeant de larges capacités de mémoire) tout en ne présentant pas une bonne interface « utilisateur » (sauf à modifier complètement les machines en leur adjoignant des mémoires vives supplémentaires, une mémoire de masse locale et rapide, un clavier plus ergonomique, etc.).

En revanche, comme vous le soulignez fort justement, on peut considérer qu'il ne serait pas inutile de valoriser les meilleurs logiciels développés sur ces machines familiales (ne serait-ce que pour bien faire comprendre au public les différences entre les principales gammes d'ordinateurs). À cet effet, la présence d'un réseau du type « nanoréseau » peut se justifier à condition de ne constituer qu'une partie de l'équipement des Ateliers, et sans obérer d'autres solutions peut-être plus économiques comme le téléchargement de logiciels.

2. Sur le réseau « professionnel » ou « institutionnel » :

Je me permets de rappeler en préambule qu'il me paraît plus réaliste, dans l'état actuel de l'art (ou tout du moins pour ce que je crois en connaître aujourd'hui) de considérer plutôt que l'on aura à faire à deux réseaux accolés (le nanoréseau et le réseau « professionnel »), chacun obéissant à ses procédures propres.

En effet, dans un réseau totalement hétérogène (et dont il semblait qu'il soit fait état dans le dossier annexé à votre lettre), toutes les machines devraient pouvoir dialoguer entre elles, ce qui suppose que des micros de la gamme Thomson (TO.7/70 ou MO.5), puissent échanger des données avec des compatibles IBM-PC, ou des Macintosh, voire d'autres modèles, fonctionnant sous d'autres standards...

Cette description, très séduisante, ne me semble guère obtensible rapidement, car les problèmes de logiciels et/ou d'interfaces à résoudre risquent d'être très importants en particulier pour tous les ordres graphiques.

De plus, il paraît évident que si des données extraites des TO.7 (ou MO.5) pourront assez facilement être accueillies sur IBM-PC ou MAC, la réciproque ne sera sûrement pas vraie, ne serait-ce, une fois de plus que pour des raisons de taille mémoire.

C'est pourquoi, dans cette hypothèse, on pourrait se fixer un premier objectif raisonnable de deux réseaux parallèles dans un premier temps, à charge ensuite de tenter de développer une compatibilité ascendante entre les matériels 8 bits et les 16 et 32 bits.

On peut enfin signaler sur ce point qu'il existe déjà des réseaux hétérogènes permettant de faire dialoguer (et donc d'échanger des données) entre des 16 bits de type IBM-AT ou Apple 2 et des 32 bits de type Macintosh (il semble que le Comdex Fall de LAS VEGAS en ait présenté de nombreux). Si cela était possible (et pour quelle(s) raisons ne le serait-ce pas ?), il serait très intéressant que notre pays parvienne à proposer rapidement de tels logiciels et interfaces de façon à se situer correctement sur un marché (celui des réseaux locaux) qui va vraisemblablement se développer avec force dans les prochaines années.

3. Sur les fonctionnalités que nous souhaitons voir honorées par les matériels et le réseau local :

Je rappellerai tout d'abord que le succès de l'opération des Ateliers Informatiques est lié à un assemblage aussi serré que possible entre la clarté de la définition des objectifs, la qualité des sessions de formation, et la meilleure adaptation des matériels aux tâches que l'on veut leur assigner (sans bien sûr oublier les multiples problèmes d'intendance qui ne manqueront pas de se poser dans une opération de cette envergure).

Voici un bref résumé des principales fonctionnalités requises :

1. Des micro-ordinateurs puissants : nous citions comme exemple, « non figé » un minimum de l'ordre de 256 ko (en octobre 84) ;

2. Des mémoires de masse suffisantes et indépendantes pour au moins une partie des postes (parce qu'il y aura des usagers des Ateliers qui ne voudront pas forcément placer « leurs » fichiers sur la ressource commune !... On peut noter qu'à condition de disposer de mémoires de masse de taille suffisante, on pourrait différer dans certains cas l'acquisition d'un disque dur (qui peut représenter à lui seul jusqu'à 25 % du coût d'un atelier).

3. La possibilité de partager une ressource commune (p. e. un disque dur).

4. Des claviers professionnels et une ergonomie « convenable »...

5. L'accès à des logiciels « professionnels » ou « institutionnels » du genre « traitement de texte, tableurs, et surtout gestionnaire de bases de données relationnelles, dans le but de faire découvrir et pratiquer dans les Ateliers les usages principaux de l'informatique.

6. L'accès à des langages de programmation très évolués de façon à initialiser des activités de programmation, de haut niveau (PASCAL, LISP, C au minimum, sans se cantonner dans BASIC, LOGO ou L.S.E....).

7. La disposition d'un réseau local simple à mettre en uvre et performant qui permette principalement aux utilisateurs d'échanger des textes, des tableaux de chiffres, ou de consulter des bases de données « locales », puis de les mettre à jour ou d'en créer de nouvelles afin de découvrir par une pratique « en direct » (et en voyant ses interlocuteurs) les principaux usages de la télématique. J'ai rédigé dans le passé plusieurs articles sur de tels échanges de données et de connaissances dans les colonnes de notre revue L'École libératrice, cf. annexes).

8. Disposer d'une messagerie électronique locale (pour les mêmes raisons que ci-dessus).

9. Équiper chaque atelier d'un MODEM lui permettant de dialoguer avec ceux de la même circonscription (en réseau commuté standard), ou bien avec d'autres ateliers ou des serveurs départementaux ou régionaux (via TRANSPAC).

10. Offrir toutes les garanties de fiabilité et de robustesse requises pour un usage intensif...

Espérant que ces quelques remarques vous permettront de cerner de plus près le « matériel idéal » (!) nécessaire à la bonne réussite d'un projet au succès duquel nous sommes très attachés, et restant à votre disposition pour toutes autres précisions que vous pourriez souhaiter me demander, je vous prie de croire, cher Monsieur, en l'expression de ma meilleure considération.

Jean-Luc MICHEL
Conseiller technique du SNI Pegc

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