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Pourquoi je ne suis plus Président du Centre Mondial Informatique, Icônes - Le journal du Macintosh n° 0, été 1985, 24 pages.

Texte intégral


J.J.S.S. : Pourquoi je ne suis plus Président du Centre Mondial Informatique

Comme vous le savez, Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, ex-président du Centre Mondial Informatique avait préconisé, dans le cadre du Plan « Informatique pour tous », l'installation de 250 000 Macintoshs dans des ateliers de pratique informatique ouverts à toute la population.

« La France aux ordinateurs français » s'est immédiatement écrié Bull le taureau. Chasse gardée, marché réservé. M. TRUONG TRON THI, adversaire déclaré du Mac et père du Micral 30, une pâle copie de l'I.B.M.-P.C., a sans doute dû user de tout son prestige d'inventeur du premier micro en 1973 pour faire pencher la balance du mauvais côté.

Et en janvier dernier le gouvernement FABIUS décide d'installer 125 000 micros, uniquement dans les écoles (dont 3 500 seulement dans les universités) et exclusivement bleu-blanc-rouge (quoique le Sil'Z 16 de Leanord soit à base de technologie anglaise).

« Mon projet a été dénaturé et rapetissé » déclare alors J.J.S.S. Il répond ici à nos questions sur ce choix malheureux.

M. Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, est-il vrai que vous avez démissionné du Centre Mondial, que vous avez fondé en 1981, parce que le Macintosh était écarté ?

Je n'ai pas démissionné. Mais j'ai effectivement refusé de renouveler mon mandat de trois ans à cause de cela. Non pas parce que j'étais pour du matériel étranger comme on a voulu me caricaturer, comme d'habitude.

Je connais le problème de l'emploi en France. Je savais bien qu'on ne pouvait pas dépenser des millions de dollars en important 45 000 Macintoshs, et même plus, puisque j'avais proposé d'équiper les 45 000 sites avec 5 Macintoshs par atelier. Est-ce que j'allais proposer qu'on les achète tous aux Américains ? Je ne suis pas stupide. J'ai dit qu'ils devaient tous être français. Quand il faut faire assaut de démagogie patriotarde, je suis capable de le faire.

J'avais obtenu qu'on achète à Apple la licence de l'ordinateur dernier cri, puissant et facile à utiliser, pour le fabriquer en France.

C'est ce qu'a fait M. POMPIDOU lorsqu'il a acheté la licence nucléaire de Westinghouse. De Gaulle nous a ruiné pendant sept ans avec sa volonté acharnée de vouloir à tout prix créer une filiale nucléaire française et en refusant de prendre une licence à l'extérieur. Et Il n'est arrivé à rien.


J.J.S.S.: « Le Macintosh est un excellent micro-ordinateur.
Je l'utilise et le recommande à mes amis. »

Puis M. POMPIDOU, dont je suis loin d'être un partisan, a eu le mérite de choisir la meilleure licence au monde en matière nucléaire. C'est à partir de celle-ci que les scientifiques français, sans plus perdre de temps ni gaspiller d'argent, ont créé notre énergie nucléaire qui est maintenant supérieure à celle des américains.

Voilà ce que j'ai proposé.

Que l'on prenne le nec plus ultra en matière de micro-ordinateur, qu'on le fabrique sous licence et qu'on mette les Français dessus. Parce que ce sont des cervelles que l'on forme, on ne peut accepter de les forger au rabais pour faire plaisir à tel ou tel industriel.


Une vue que malheureusement les Français n'auront pas.
Le Mac ne sera pas installé dans les écoles

Les meilleurs outils pour les cerveaux français, voila ce que doit dire l'homme politique.

En fait ce sont de bas intérêts matériels qui se sont opposés à ce que je proposais, puisque ma solution était elle aussi française. Mais la paresse et la défense d'un mauvais choix l'ont emporté.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je lutte contre le plan calcul. Il y a vingt ans que ce monstre, de plan calcul en plan informatique, nous ronge pour fabriquer des ordinateurs toujours démodés.

Il faudra bien que cela s'arrête un jour.

Que pensez-vous du plan finalement adopté ?

On fait semblant. On met quelques ordinateurs tocards, de très médiocre puissance dans une école et on dit « on a mis des ordinateurs ». On n'a rien mis du tout !

Cela me rappelle la bataille intellectuelle de la classe politique française dans les années 36 à 40 : ligne Maginot ou divisions blindées ? « Pourquoi singer Hitler avec des chars, dépenser inutilement etc. » déclarait la conformiste classe dirigeante de l'époque.

À force d'être bassiné par des emmerdeurs du type Charles De Gaulle, le gouvernement a choisi le compromis qui fait plaisir à tout le monde : quelques chars qui roulent au pas du fantassin dans chaque division d'infanterie. Vous connaissez la suite.

Sur le front industriel et éducatif français, on fait aujourd'hui la même chose qu'en 1939.

On saupoudre avec quelques ordinateurs impuissants et on dit « on informatise la France ». C'est faux, cela ne sert à rien. On continue à faire semblant. Il faut avoir le courage de choisir des priorités réelles et non verbales, de concentrer ses moyens. Je ne critique pas seulement le gouvernement actuel car depuis quinze ans, jamais une priorité n'a été décidée. Et les plans se succèdent. Le dernier comporte 80 pages. Ce n'est pas un plan, c'est de la littérature. Un plan doit tenir en deux pages et annoncer clairement les priorités qu'il propose.

On a dit que votre plan était irréaliste...

Savez-vous quel est le prix de ce plan qui a effectivement l'air extraordinaire, monstrueusement cher, utopique ?

100 francs par habitant. Ce plan permettrait de mettre la culture informatique à la disposition de tous les Français dans 45 000 ateliers qui couvriraient le pays. La France serait alors vraiment modernisée, autrement qu'en discours.

Les deux lignes stratégiques de mon plan sont simples : informatiser l'éducation et la formation, automatiser l'industrie et l'agriculture. Le reste sera bien sûr plus compliqué, comme toute mise en uvre.

Avec ce plan il y aurait dans l'avenir le plein emploi des capacités de chacun. Non pas le plein emploi à tout prix, avec des travaux inhumains, mais le plein emploi avec des travaux super humains, intelligents et de valeur.

Car nous connaissons aujourd'hui des bouleversements qui ne s'arrêteront plus. Nous vivons la même révolution qu'il y a 500 ans quand Gutenberg a inventé l'imprimerie. Bien sûr le moteur à explosion, le chemin de fer, l'électricité, l'auto, le nucléaire... ont été des révolutions techniques. Mais elles n'ont pas touché à notre cerveau. Comme l'imprimerie, l'informatique permet la diffusion des connaissances.

Une petite entreprise de 10 personnes, branchée sur le monde entier par modem connaît l'état des marchés, les créneaux à exploiter et devient ainsi une entreprise mondiale alors que l'usine d'à côté licencie quelques milliers de ses 80 000 employés.

Voilà quel était l'enjeu de mon plan « Informatique pour tous ».

Il était évidemment plus commode de me dépeindre comme un adversaire de l'industrie française que d'accepter la comparaison des performances respectives des matériels ; et de faire le bon choix parce qu'il était dur pour notre fierté nationale.

J'ai souvent mené ces combats. Je les ai rarement gagné à temps. Très rarement. Mais un jour ou l'autre la France épousera l'informatique.

En attendant, je pleure de voir que l'on continue à perdre tant de temps et qu'on ne le dit pas aux Français. Car la puissance publique n'a jamais parlé de ce choix qui s'est posé entre le Macintosh et les micro-cocorico.

Certains prétendent que vous disposez d'un Mac en couleur...

Monsieur, même le roi d'Arabie, avec sa fortune, n'en a pas. Dans le monde entier, il n'y a pas un seul Macintosh couleur.

(Là, pour une fois, J.J.S.S. se trompe. Hendy Hertzfeld, l'inventeur de Thunderscan, a déclaré à la revue U.S. « Call-Apple » en posséder un. Et en avoir vu cinq autres).

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