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Centre Mondial Informatique et Ressource Humaine, 1982-1985, Rapport moral, mars 1985, 62 pages.

Texte intégral


RAPPORT A M. LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

JEAN-JACQUES SERVAN-SCHREIBER
OCTOBRE 1981

La cause profonde de la crise des pays d'Europe est la même : le retard de productivité. Ce retard est dû à un phénomène révolutionnaire : l'automatisation des procédés de production dans les pays d'Asie, et du Pacifique, grâce aux progrès incessants de l'informatique. Plus nous attendons, plus nous fléchissons: d'où plus de chômage.

DU CHOMAGE AU NOUVEL EMPLOI

Cette automatisation, indispensable à la sortie de la crise, menace, on le sait, d'aggraver d'abord le chômage. Or il ne s'agit plus d'un certain pourcentage de la main-d'oeuvre. Il s'agit de la disparition, à terme, de la majorité des emplois de main-d'oeuvre dans l'industrie que nous connaissons. Ce qui s'est produit pour l'agriculture (moins de 3 % de la population active aujourd'hui aux États-Unis), sur la durée d'un siècle, va se développer dix fois plus rapidement pour les activités de main-d'oeuvre industrielle.

Ce "choc informatique", celui de l'automatisation, survenant sur un tissu économique affaibli par les chocs successifs, nous place devant un dilemme qui résume la difficulté politique et sociale, sans précédent, qui nous étreint, comme chacun des pays d'E5urope :

- Si nous nous refusons à l'automatisation et aux robots, pour nos usines, nous aggravons constamment notre infériorité de productivité, par conséquent notre recul sur les marchés extérieurs, dont dépend déjà le travail d'un Français sur quatre, mais aussi, on le constate, sur le marché intérieur où le même recul se développe. Le refus du progrès technologique conduit à la faillite, à l'extérieur et à l'intérieur.
- Si nous épousons, au contraire, la révolution scientifique, si nous irriguons, comme les Asiatiques depuis plusieurs années, toutes nos structures, et dans tous les secteurs, par les multiplicateurs d'efforts et d'invention, que sont les micro-processeurs, nous pouvons retrouver la compétitivité mondiale, abaisser nos prix, juguler l'inflation. Mais nous risquons de multiplier les chômeurs.

Cette impasse a fait reculer nos sociétés devant le "danger informatique", devant l'effort pour comprendre et maîtriser l'avenir, d'année en année. La crainte viscérale, profonde, légitime, du chômage a paralysé les esprits, bloqué les projets.

Une réponse existe.

Cette science révolutionnaire qui a créé les gros systèmes et les puissants robots, possède aussi, sous la forme de la "micro-informatique", une capacité illimitée pour accroître sans cesse, faire éclore les facultés humaines de chacun, ses capacités vers de nouvelles activités, de nouvelles créativités, de nouveaux emplois.

De cet effort politique volontaire sortira la société de demain, celle qui paraît déjà sur tant de rivages du Pacifique, et en particulier, nous le verrons, à l'ouest de l'Amérique: en Californie.

Dans cette société, les machines seront, par un renversement historique, mises au service des hommes, et la science mise en oeuvre pour une ère nouvelle où elle devient le moyen de l'épanouissement du potentiel de chaque homme et de chaque femme, des promesses de chaque enfant.

Jusqu'à présent les forces économiques n'ont joué que d'un côté : elles ont utilisé les ordinateurs au service de la puissance des machines, mais les ont ignorés pour le développement des facultés humaines, et des nouveaux emplois.

Les raisons de ce déséquilibre, à la racine de la crise, sont évidentes pour une part : les bénéfices que l'économie peut retirer de l'automatisation sont importants, immédiats et concrets. L'amélioration des conditions d'éducation, de formation, de développement des individus, est une autre affaire. Les pouvoirs économiques n'en ont, jusqu'à présent, jamais pris la voie ni la responsabilité.

Une autre raison est l'ignorance des conditions dans lesquelles l'utilisation humaine de l'informatique, eut réellement accroître les facultés de chacun. A cette ignorance on peut mettre un terme.

L'arrivée des robots dans les usines ne sera acceptée, ne sera possible, que si nous savons la faire précéder, puis l'accompagner, de l'équipement des hommes pour leur nouvel emploi. Il s'agit donc de mettre à leur service, et d'abord de ceux que frappe la crise, qui sont inemployés ou qui vont l'être, tous les moyens de transfert de connaissance que représente, nous le verrons, "l'informatique personnelle". C'est l'ouverture sur des vocations indéfiniment renouvelables, des vies qui ne cessent de s'enrichir, des activités personnelles qui se déploient.

L'informatisation peut permettre aux hommes, quels que soient leur niveau, ou leur âge, de retrouver une utilité sociale, une vocation personnelle. Alors l'automatisation de l'économie sera bénéfique et naturelle. Les deux progrès, le social et l'économique, qui aujourd'hui s'opposent, pourront avancer de front.

GROUPE DE PARIS ET CENTRE MONDIAL

L'analyse de la crise, la vision des moyens de maîtriser les forces technologiques qui, laissées à elles-mêmes, déchirent l'économie et la société, ont émergé en des lieux et des groupes divers.

Depuis deux ans, le Groupe de Paris unit des hommes de continents différents qui, à partir de la crise mondiale, se sont donné pour tâche de réfléchir ensemble aux voies d'un nouveau développement, hors d'un "univers à somme nulle" où l'on se contente de chercher à répartir la pénurie.

Nous avons fondé ce groupe en 1979 avec, au départ, Samuel Pisar, le Ministre allemand Karl Schiller, M. Abdulatif Al-Hamad, Directeur Général du Fonds de développement du Koweït pour le Tiers-Monde, et le Président Toshiwo Doko du Keidanren. Puis s'y sont joints le Président Senghor, les Ministres du Golfe, Zaki Yamani et Ali-Khalifa Al Sabah, et les savants français, européens, américains en Science Informatique.

Nos équipes ont progressivement réuni dans la même analyse les trois priorités qui restaient, trop souvent, étudiées séparément :

- la crise du monde industriel

- la misère des pays sous-développés

- la maîtrise de la révolution scientifique.

Les scientifiques et économistes, français et étrangers, qui ont participé depuis deux ans aux travaux du Groupe de Paris puis, au long de l'été 81 à la mission confiée par le Président de la République, répondent : la micro-informatique, science de pointe, apporte, au-delà de l'automatisation, un renouveau fondamental de la capacité de formation des hommes, de tous les hommes- l'enfant, l'adolescent, le travailleur privé d'emploi, le villageois d'un pays pauvre, les personnes du troisième âge.

La novation essentielle qu'apporte l'informatique « personnelle ». par rapport à tous les progrès du passé, c'est de n'être pas seulement un instrument de multiplication de la capacité à produire mais un instrument de multiplication de la capacité des hommes à se développer, à apprendre, à créer.

La première conclusion, dans le souci d'action concrète, s'est imposée : la nécessité de créer un Centre Mondial qui donne une impulsion décisive aux moyens qui mettront l'informatique au service du développement des ressources humaines.

Au service du développement, en somme, non plus d'une automatisation, non accompagnée, de la machine de production, qui chasse l'emploi, mais de la "ressource humaine", qui va forger le nouvel emploi.

La survie des hommes et des femmes, de leurs foyers, ne sera plus, comme depuis toujours, le sous-produit d'une gestion économique, si souvent aléatoire. La nouvelle croissance sera, elle, le sous-produit du déploiement des moyens d'éclosion de la capacité de chacun, de son épanouissement, de sa fécondité.

MISSION EN CALIFORNIE

C'est en Californie que le travail de recherche s'est poursuivi en relation régulière avec Paris, Tokyo et le Golfe.

Cet ancien "Far West" désertique, longtemps inhabité, est devenu aujourd'hui le premier État des USA, avec 23 millions d'habitants. I1 a fait naître sept universités de niveau mondial, dont les plus connues : Berkeley, Stanford, Cal-Tech et UCLA. I1 a finalement fait surgir la vallée industrielle la plus riche du monde, la fameuse "Silicon Valley", berceau des industries de pointe, de l'Électronique, de l'Informatique, de l'Ingénierie génétique.

L'Amérique qui nous est familière, celle de l'Est, de New-York, de Détroit, de Pittsburgh, de la Côte Atlantique, voit ses industries de toujours - comme les nôtres celles du textile, de l'acier, de l'automobile, s'affaisser, engendrant un chômage galopant. Mais l'Amérique lointaine, de l'Ouest, celle des rivages du Pacifique, foisonnante et féconde, ne cesse de s'étendre, à partir de Palo Alto, au Nord, vers le Sud et vers l'Est. I1 naît, chaque semaine, de nouvelles sociétés, créatrices de nouveaux emplois, par le développement ininterrompu de la science micro-informatique.

Le propre de la Californie et de la Silicon Valley, c'est d'avoir inventé, en épousant la révolution informatique, un circuit court entre la science et l'activité de production.

Ainsi sont apparus des phénomènes appelés à se répandre à travers le monde : quand des artisans, des savants, des ingénieurs, des étudiants, découvrent, généralement par petites équipes, une nouvelle application de l'électronique, une nouvelle utilisation de l'informatique, ils créent eux-mêmes une entreprise pour la mise au point, la fabrication et la vente - directement. Quelqu'un échoue, il recommence. La plupart ne cesse plus de créer de nouveaux emplois, d'exporter - et de lancer alors de nouveaux laboratoires de recherche d'où vont sortir d'autres innovations.

Cette spirale californienne, plus proche et plus familière à comprendre que le phénomène japonais, propose sans doute l'image en vraie grandeur (cet État est déjà, à lui seul, le septième pays du monde pour la production) de ce que peut être l'avenir planétaire du nord au sud.

Tout se fait, tout se crée, tout se déploie, à partir des hommes, de leur formation, de leur organisation, de leur créativité. Tout vient s'implanter des universités, des instituts et des laboratoires, des communautés associatives, des centres culturels. Et la nature d'avant-garde de cette société californienne, faite d'imagination et de communication, est illustrée en plus par sa sociologie: les minorités raciales non anglo-saxones et non blanches (les Noirs, les Mexicains, les Chinois, les Japonais et quelques autres) sont devenues aujourd'hui la majorité dans l'État, qu'ils enrichissent de leur diversité féconde.

La Californie, face au Japon sur l'autre rive du Pacifique, est, à l'heure qu'il est, unique en Occident. Étant ce qu'elle est, elle nous a permis, en la prenant pour base, de remplir la mission d'études avec les principaux savants américains. D'abord ceux de Californie, mais aussi des autres grandes Universités concernées par cette science, essentiellement C.M.U. (Carnegie-Mellon University) et le M.I.T. (Massachussets Institute of Technology).

Depuis la Californie, nous avons pu discuter les concepts globaux du Groupe de Paris et la mission de l'Élysée avec les principaux informaticiens américains, mais aussi avec ceux du Japon où, pendant le même temps, Samuel Pisar, travaillait parallèlement avant de rejoindre notre séminaire californien; avec aussi ceux du Tiers-Monde grâce au Dr. Alan Kay, de Palo Alto, vers l'Afrique par l'intermédiaire du Prof. Edward Ayensu, Président de l'Association africaine des scientifiques en biologie et en informatique; vers l'Inde avec le Prof. Raj Reddy, premier Ph. D. en Informatique de Stanford et fondateur de l'Institut de Robotique de Carnegie-Mellon.

Encore faut-il citer, pour la percée essentielle, qu'elle confirme, pour l'indication qu'elle fournit sur la vitalité universelle de la planète californienne, la relation établie, pendant la même période et du même endroit, avec l'un de principaux informaticiens chinois, le Prof. Zhisong Tang de l'Institut scientifique de Pékin, et deux de ses collègues, en mission dans les laboratoires américains.

QUATRE CHAMPS D'ACTION

L'application de l'informatique au développement des facultés de chacun va jouer un rôle croissant dans la transformation des structures économiques, politiques et culturelles.

Les premières conséquences de cette informatique individuelle vont se développer dans quatre domaines de l'activité sociale :

1. L'ordinateur personnel permettra d'apporter une solution durable au problème dramatique du chômage et de son aggravation inévitable sous l'effet même d'l'automatisation.
2. Les qualités particulières de l'informatique personnelle entraîneront l'élimination des principales inégalités, qui ont dominé la société, dans l'appropriation des connaissances et, ainsi, dans les situations personnelles.
3. Le développement social et culturel sera profondément transformé par la présence, des ordinateurs dans les différents secteurs de l'activité et de la vie. Notre responsabilité sociale majeure est d'engager des recherches en profondeur vers la maîtrise de ces changements, et l'épanouissement individuel.
4. Nos travaux doivent déclencher la croissance d'un secteur de l'industrie électronique qui est encore aujourd'hui relativement modeste, et négligé, mais dont le potentiel est, de loin, le plus considérable: celui de la fabrication, et des applications, de l'ordinateur personnel.

LA MISE EN OEUVRE

Les forces sociales qui continuent de dominer largement l'appropriation de l'information sont bien illustrées par ce qui se passe dans l'univers de l'éducation, de l'apprentissage, des jeunes.

Dans chacun de nos pays, nous tenons pour acquis que l'apprentissage de l'alphabet et de l'écriture est par nature plus complexe et difficile que l'apprentissage de la parole.

On considère comme inévitable que les enfants apprennent aisément, et très tôt, à parler sans qu'aucune contrainte soit nécessaire; alors que l'écriture et la lecture sont considérées comme exigeant des conditions bien différentes: un âge plus avancé, un environnement scolaire, un système professionnel d'encadrement, et l'ensemble des structures éducatives de l'âge industriel.

Les expériences de ces dernières années sur des enfants de tous âges et de toutes conditions, remettent en cause ces idées reçues.

La véritable explication de la très grande différence entre l'aisance de l'apprentissage de la parole et la difficulté d'apprendre à lire et à écrire ne provient pas d'une structure biologique du cerveau mais des conditions de l'environnement culturel, au sens le plus large.

La parole joue un rôle naturel, précoce et capital dans la vie des enfants. Le langage écrit ne présente aucun intérêt évident pour eux. Ils ne rencontrent, dans leurs jeunes années, aucune nécessité de se mettre à savoir lire ou à écrire.

Dans des expériences comme celle de l'école "lamplighter", à Dallas, on a mis librement des enfants, à partir de l'âge de 4 ans, dans des nurseries où ils ont un accès libre et permanent à de petits ordinateurs individuels leur permettant de déclencher des images et des signes de toute nature sur des écrans de télévision.

À mesure que les enfants, sans instruction ni obligation particulières, découvrent naturellement qu'en touchant de telle ou telle manière au clavier ils produisent sur l'écran des effets différents avec lesquels ils peuvent jouer, ils acquièrent une maîtrise rapide et simple du clavier alphabétique, et se mettent à s'en servir rapidement.

Parce que le clavier est "compris" par l'ordinateur, parce que l'enfant découvre qu'il peut déclencher, en jouant sur le clavier, des images et des signes et les mettre en mouvement sur l'écran, les conditions se créent naturellement pour que l'enfant apprenne, sans contrainte et continue, de lui-même, "d'apprendre à apprendre" - bien au-delà de l'écriture, et de la lecture qui ne sont ici qu'un exemple.

Ainsi, à partir d'un environnement intellectuel fécond, tel que l'ordinateur maintenant permet de le tisser, un être humain, et à tout âge, peut accéder naturellement au différents savoirs, qui lui étaient interdits par les voies conventionnelles.

Pour que l'informatique puisse remplir cette fonction essentielle de formation, au moins aussi rapidement que l'introduction des robots dans la vie économique, un certain nombre d'objectifs doivent être visés.

Chacun doit posséder un ordinateur individuel. La situation dans laquelle il n'y a que quelques ordinateurs dans une classe, ou une salle de formation, nombreuse, ne conduit à aucun résultat valable. I1 en faut un pour chacun. C'est un outil personnel.

Ensuite, l'ordinateur, et son "langage" doivent être conçus d'une manière adaptée aux facultés de chacun. Puis progressivement, par chacun.

Le véritable instrument de la révolution informatique, appliquée à la formation, au développement des aptitudes et des connaissances sera "l'ordinateur personnel et universel", répondant aux critères définis en particulier par l'équipe du Dr. Alan Kay.

VERS LE NOUVEL EMPLOI

I1 est courant de rencontrer des adultes qui se sont toujours jugés incapables d'apprendre les mathématiques et qui découvrent que, par un dialogue simple avec l'ordinateur individuel, ils se mettent à pouvoir manipuler aisément les notions mathématiques qui leur apparaissent très complexes.

Ces expériences menées avec des adultes qui, malgré les réticences et les préjugés face à l'ordinateur, acceptent d'entamer le dialogue, aboutissent aux mêmes conclusions: les verrous mentaux qui bloquaient l'apprentissage disparaissent. On voit apparaître une capacité neuve pour s'approprier les connaissances nécessaires. Ceci doit s'appliquer à ceux qui devront abandonner leur emploi et devenir des candidats compétents aux nouveaux emplois de la société informatisée. Emplois qui font appel essentiellement aux capacités humaines de sentir, d'imaginer, de communiquer, etc.

Pour guider cette mutation sociale, il faut poursuivre maintenant des expériences, précises et nombreuses, sur des populations adultes, de toutes natures. L'objectif est de concevoir et de réaliser des ordinateurs et des langages (matériel et logiciel) qui permettront de créer une relation familière, attirante et attachante, entre la personne, son ordinateur et l'apprentissage qui en résulte.

Cette transformation de l'outil informatique exige la combinaison d'un grand nombre de disciplines, et de compétences. I1 y faut les meilleurs chercheurs en informatique, qu'il faut unir, dans leurs recherches, à des sociologues, des psychologues, des pédagogues, pour parvenir rapidement à des résultats et des méthodes applicables dans les conditions que nous recherchons. C'est ce travail pluridisciplinaire, exigeant ces diverses compétences, que le Centre organisera, se donnant comme perspective "à la fois de créer des emplois et de donner au travail sa valeur créatrice".

Le prix à payer pour mettre à disposition des adultes les moyens de développement leurs facultés et ainsi de nouveaux emplois, est minime par rapport à ce que représenterait la catastrophe et la faillite financière d'une "marée noire" du chômage.

La généralisation de l'informatique personnelle, ouvrant à chacun des voies nouvelles et diversifiées, et permettant d'entrevoir le plein emploi - tel est l'horizon du Centre Mondial.

LE BESOIN D'UN OUTIL PERSONNEL

L'industrie électronique s'est montrée très dynamique tout au long de son récent développement. Sa croissance est spectaculaire. Elle est allée, avec énergie, vers des ordinateurs plus petits, plus maniables et moins coûteux, comme ceux que l'on voit aujourd'hui sous plusieurs marques : les ordinateurs de bureau et les ordinateurs domestiques.

Il était naturel que l'industrie électronique s'oriente vers des ordinateurs conçus pour les savants, les ingénieurs, les managers, les entreprises et les bureaux. Là était le profit immédiat. C'est là qu'étaient les utilisateurs les plus demandeurs; c'est là qu'était le besoin le plus pressant de l'ensemble de la machine économique.

Par ailleurs, l'industrie informatique lourde progresse très lentement par rapport aux composants micro-électroniques très puissants, inventés, annoncés tous les jours. Ceci est dû à la stratégie de marketing adoptée par les géants de l'information pour tirer le maximum de bénéfices de leurs produits existants; et dû, aussi, à l'inertie interne typique des grandes organisations multinationales (IBM a attendu 6 ans avant d'attaquer le marché des ordinateurs individuels; Texas Instrument, puissante multinationale, traîne, pour l'ordinateur domestique, derrière la société Apple, fondée par deux étudiants californiens de 21 ans, il y a moins de 6 ans; etc.). En somme, l'âge d'or des PME et PMI est devant nous.

Dans un environnement libre de toutes contraintes, et bénéficiant des derniers produits technologiques, le Centre Mondial pourra précipiter le bond vers l'ordinateur personnel. L'étape suivante sera sa mise au service de l'individu, de manière simple et naturelle.

L'âge de l'informatique personnelle est arrivé. Ses conséquences bénéfiques, pour chaque individu, pour la création et pour un nouveau cycle de développement des nouvelles activités à l'échelle planétaire, doivent en découler.

L'ordinateur à mettre au point doit être une machine utilisable pour le travail, l'enrichissement personnel, la distraction, et dans toutes les situations. Une machine faite pour les enfants, pour les parents et pour les grands-parents. Une machine pour créer et une machine individuelle appartenant à celui qui s'en sert, obéissant à sa propre décision, et pour les buts qu'il se fixe lui-même.

Pour y parvenir dans les délais raisonnablement rapides, le Centre Mondial travaillera étroitement avec l'ensemble des industries électroniques et informatiques, qui ne sont, en fait, qu'au tout début de leur développement - à vocation planétaire.

LE TIERS MONDE COMME PARTENAIRE

Cette charte, en quelque sorte, du Centre Mondial, fut ébauchée en Californie avec les savants de toutes les nationalités, réunis par le Groupe de Paris, sur l'initiative du Président de la République.

La vocation nouvelle que doit faire naître le Centre, pour les technologies de la micro-informatique, est très précisément une vocation humaine. C'est la maîtrise à conquérir.

Elle est aussi une vocation universelle, concernant enfin chaque homme et chaque femme de la planète. Elle ne saurait être "réservée" aux pays actuellement développés. Ce serait la négation même de sa nature, et l'oubli de son objectif: unifier un monde fait de partenaires "trouvant" leur intérêt dans l'intérêt commun", vers l'indispensable "new-deal planétaire".

C'est M. Gaston Defferre, le décolonisateur de l'Afrique Noire dans les années 50, aujourd'hui responsable de la décolonisation des régions françaises qui a formulé publiquement la question au début de Mai :

« De nombreux Français pensent que notre pays est trop généreux à l'égard des États en voie de développement. Ils croient que si nous cessions de les aider, ce serait autant d'économisé pour nous. Ce raisonnement, fondé sur une erreur, ferme la porte à une perspective qui pourrait permettre de déboucher sur la solution nouvelle apte à résoudre les drames économiques et sociaux dont nous sommes victimes: le chômage, la chute industrielle, le déficit extérieur, l'inflation, les atteintes à la protection sociale.

La nature des rapports entre nos pays industrialisés et le Tiers Monde a débouché sur un échec - pour tous. Ce blocage est un problème majeur, en particulier pour une question vitale: celle de l'emploi en France. Comment faire ?

Pour prendre de vitesse la crise générale de la société industrielle, pour ouvrir une voie d'avenir, il faut maîtriser ensemble et faire converger deux notions neuves et complémentaires:

- l'interdépendance des peuples

- la révolution technologique.

Réussir à les conjuguer est le défi mondial.

Il faut cesser de penser au Tiers Monde dans les termes, dépassés, de "transfert de technologie". I1 s'agit maintenant d'autre chose. Il ne s'agit pas d'implanter des machines, mais de former les hommes. Il y a de nombreux facteurs communs entre les problèmes nouveaux que nous posent la crise économique et la révolution technologique et ceux que posent aux populations non formées du Tiers Monde les problèmes de leur développement.

Les uns et les autres sont confrontés à la tâche urgente de transformer leurs capacités humaines, de passer de l'ère de la "main d'oeuvre" aux nouveaux emplois de la société informatisée.

L'apport principal de la micro-informatique sera le même pour nos populations inemployées comme pour celles du Tiers Monde: nous avons maintenant l'outil qui permet de transférer à chacun les connaissances et les compétences qui vont lui donner son rôle dans la société parce qu'il est un support du savoir, un accélérateur de l'apprentissage.

Ainsi se dessine l'un des rôles essentiels du Centre Mondial : définir, expérimenter, mettre en oeuvre dans des contextes culturels entièrement différents, toutes les formes d'acquisition des connaissances pour toutes les populations concernées, à tous les niveaux.

Le Centre Mondial aura donc à concevoir le milieu dans lequel chaque individu, selon sa personnalité, ses goûts et ses dons diversifiés, pourra trouver l'aide qui lui permettra d'accéder à la connaissance qui lui convient, ou qui lui est nécessaire.

Les idées reçues sur l'incapacité, pour quiconque, d'acquérir, de maîtriser, des connaissances ou des compétences, n'ont plus de sens, dans l'environnement informatisé qu'il est maintenant à notre portée de créer, en toute nation, en toute région. C'est ce que nous entrevoyons. C'est la première tâche du Centre Mondial de le réaliser. Ainsi peut se dessiner un changement radical dans la répartition du "capital de connaissances", donc de créativité, aussi bien entre les nations, développées et sous-développées, qu'entre les classes sociales et les individus à l'intérieur d'une même collectivité.

Ainsi peut se concevoir une solidarité internationale sur les stratégies les plus efficaces pour aboutir à ce nouveau partage de la richesse essentielle : la ressource humaine, fondement de toute nouvelle dynamique économique.

oOo