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Centre Mondial Informatique et Ressource Humaine, 1982-1985, Rapport moral, mars 1985, 62 pages.

Texte intégral


LA FRANCE A CARNEGIE MELLON

Par M. François MITTERRAND
Président de la République

Pittsburgh, 27 Mars 1984


Le Professeur Richard CYERT
Président de l'Université CARNEGIE-MELLON

« Nous sommes fiers de cette alliance »


La France, par son Centre Mondial, et l'Université Carnegie-Mellon par son réseau informatique, se sont engagés ensemble dans la grande tâche de formation aux technologies nouvelles de la population française et des peuples qui lui sont associés. La France, grâce à la vision de son Président, est devenue pionniaire pour l'épanouissement des peuples.

Notre université, en raison de son avance reconnue dans la culture informatique, est l'objet de l'intérêt d'un grand nombre de nations à travers le monde - mais c'est la France, la première, qui a su se saisir de ce potentiel, pour son peuple, en forgeant avec nous une alliance créatrice.

Il y a un an, j'ai participé, à l'invitation du Président Mitterrand, à une réunion des Présidents des Grandes Écoles de France. J'y ai exposé l'impact considérable qu'allait avoir, sur l'éducation et la formation, les systèmes d'informatique individuels, comme celui que nous avons créé ; et combien le déploiement de la robotique allait, parallèlement, transformer le développement économique et l'emploi.

Le Président de la République Française a engagé des programmes innovateurs pour utiliser, en particulier, les outils informatiques à la formation des chômeurs.

Nous sommes fiers d'avoir contribué, par notre alliance avec la France, à ce progrès décisif.

Grâce au Centre Mondial de Paris, présidé par Jean-Jacques Servan-Schreiber, nous sommes devenus des alliés quotidiens dans la lutte contre l'ignorance, dans un effort résolu pour préparer nos sociétés à l'ère nouvelle.

Le peuple français a su, il y a deux siècles, tendre la main à nos ancêtres pour les aider à gagner leur grande révolution. Aujourd'hui nous appuierons de tout coeur, et par tous nos moyens, le peuple français à gagner la révolution du Savoir, dont va dépendre toute l'activité sociale au fil des prochaines années.

oOo

M. François MITTERRAND

« Les nouveaux outils peuvent sauver les hommes »


M. le Président de Carnegie Mellon,

Je suis venu vous voir pour marquer notre confiance dans l'oeuvre que nous avons engagée ensemble. Oeuvre essentielle : celle de la formation des hommes par les moyens les plus modernes que nous offre maintenant la science. Et comment ne pas venir dans cette université Carnegie-Mellon dès lors que l'on parle de sciences mises au service de la formation et donc de la transformation de notre société ?

oOo

Votre région sinistrée était marquée, il y a trois ans encore, d'un taux de chômage de près de 20 %. La renaissance est venue de vos efforts de modernisation, d'invention, à partir de nouveaux moyens d'enseignement, de recherche et de formation - ceux que vous avez mis en oeuvre ici.

oOo

Vous mettez les nouveaux outils scientifiques à la disposition des hommes pour les équiper, en vérité pour les sauver, face à la montée si difficilement surmontable de la modernisation par les robots. Voilà qui nous concerne tous.

Monsieur le Président de Carnegie-Mellon, lorsque vous êtes venu à Paris avec vos collègues pour nos journées studieuses avec les responsables des Grandes Écoles, vous nous avez fait part de projets ambitieux. Et nous avons décidé d'unir nos efforts pour le développement de toutes les compétences, de toutes les aptitudes, de chaque individu afin de tirer de la révolution technicienne une économie enfin féconde et bienfaisante.

Nous sommes là au coeur du problème. Saurons-nous enfin mettre la puissance de ces nouveaux outils de la science au bénéfice, avant tout, des capacités humaines, du redéploiement des activités ?

Chacun cherche une réponse à cette question qui se pose dans tout le monde industriel, et dans l'autre monde en voie de développement.

La culture intensive, remarquable, des compétences à laquelle vous attelez le progrès technologique est, je le crois, cette réponse. La réponse au risque de dislocation sociale qu'entraîne la révolution scientifique si, par aveuglement, on la consacre seulement aux machines.

Il n'y a pas de tâche plus urgente. Tout commence par là.

Vous mettez la capacité d'un ordinateur personnel puissant à la disposition de chaque élève, de chaque étudiant, de toute discipline, quelle soit littéraire, sociale, scientifique.

Vous reliez tous ces multiplicateurs de connaissance aux meilleures banques de données.

Vous élargissez, enfin, ce progrès en vous associant avec les universités et les industries de pointe de votre région, de tout votre pays, pour entraîner le déploiement des activités créatrices, que j'évoquais.

Je salue les Présidents et les Recteurs des autres universités qui se consacrent, avec vous, à cette culture passionnée, méticuleuse de ce que l'on a appelé la Ressource Humaine, notre vraie richesse, le fondement d'une véritable dynamique de croissance - bref, le nouveau moteur de l'histoire.

Vous nous avez dit, au cours de notre réunion à Paris, je vous cite: "Notre objectif, par la mise en place de notre enseignement de réseaux informatisés et individualisés, est de permettre à chaque élève, et bientôt à chaque adulte, de concentrer ses capacités sur la conception, la solution et l'invention. Non plus sur les tâches automatiques et passives. Le but ultime est la création, à tous les niveaux, et à la portée de tous".

Constatant avec vous que chaque homme, chaque femme, pour trouver sa place, sa vocation, dans la nouvelle ère industrielle, devra être formé à cette culture qui va irriguer tous les métiers, même les plus traditionnels, qui doivent eux aussi viser à la perfection, j'ai adopté le projet d'associer avec vous, par notre Centre Mondial, les Grandes Écoles et Universités de France pour nous enrichir réciproquement et progresser ensemble.

L'orientation fondamentale de la France est ainsi fixée. Elle ne cessera plus d'inspirer mes efforts, nos mutations, notre politique à long terme. C'est ce que l'on a bien voulu appeler ici ou là "le projet français".

Ce qu'il signifie se résume simplement. Après avoir constaté la rapidité des mutations technologiques, les transformations de la production et du travail - on a encore rien dit si l'on ne comprend pas que c'est l'inadaptation des hommes qui représente finalement le véritable obstacle.

oOo

Tout passe aujourd'hui par la connaissance des techniques de l'informatique. C'est la discipline commune. C'est par là qu'il faut se diriger. Ce n'est pas la réponse à tout, ou la fin de tout ; mais c'est le passage nécessaire. Et notre jeunesse, plus vite que d'autres, s'en est déjà convaincue. J'espère qu'elle y entraînera les autres.

Pendant que vous avanciez dans cette mise en place de votre consortium inter-universitaire, multipliant les échanges et les réseaux, nous avons donc fait progresser, un par un, nos projets qui en sont le complément.

En France, nous avons commencé par multiplier des programmes d'action vers la diffusion populaire de la culture informatique avec, de mois en mois, des résultats encourageants. Y compris, et surtout, parmi les moins avantagés, les moins bien préparés à des nouveaux métiers et dans toutes les classes de la société.

En ce moment même, dans les régions françaises, sur des centaines de sites de formation, des milliers de jeunes chômeurs sont initiés par des diplômés de leur âge. Et l'on voit surgir une solidarité de génération entre les plus privilégiés et les plus démunis, préfaçant le devenir de notre époque : le partage du savoir.

Vous m'avez déjà parlé de l'ardeur, de la passion de la jeunesse quand elle voit s'ouvrir devant elle, chantier après chantier, sans limite, l'exploration et l'épanouissement de ses talents. Nous le savons. Nous le voyons. C'est la même ardeur qui crée le climat exceptionnel de Carnegie-Mellon.

Un autre programme majeur a été lancé par la France. Celui de la fécondation de nouveaux secteurs industriels par la deuxième génération de la science informatique, l'Intelligence Artificielle. Nos premières avancées, dans ce domaine aux retombées illimitées, après celles de la Formation, sont la Santé et l'Agriculture.

Bref, une chaîne universelle de "transfert du savoir" est là à notre portée.

Un grand économiste français, le prof. François Perroux, s'exprimant en savant, confirme notre intuition : "la plus grande cause aujourd'hui est celle de la Ressource Humaine. Elle englobe toutes les autres, elle rassemble. Pour entraîner l'appareil de production le plus avancé, le développement de la matière grise est désormais requis comme il ne le fut jamais. La science de l'information, l'informatique sera la base de ces progrès. Changement radical dans le concept même de l'économie qui consistera, avant tout, en la formation de l'homme par l'homme. Par l'aménagement de toute les ressources dont dispose chaque individu".

Je ne saurai mieux exprimer ma propre conviction.

oOo

La raison de nos efforts, et de notre confiance en l'avenir, se trouve dans cette capacité de permettre à chacun l'épanouissement de ses dons et de ses facultés dont jamais, jusqu'à ce jour, l'organisation sociale, la domination des forces économiques, n'ont permis l'éclosion.

Je souhaite enfin vous engager à une réflexion sur la suite de notre travail commun avant d'accomplir un geste pour illustrer notre reconnaissance et notre espérance.

La réflexion est de se souvenir, ici et maintenant, de l'allocution prononcée devant les professeurs et les étudiants de l'Université de Harvard par le Général George Marshall, il y a une quarantaine d'années.

En quelques paragraphes, simples mais de grande portée, l'homme d'État américain faisait part de remarques essentielles sur l'état du monde et suggérait d'agir en fonction d'une nouvelle vision des rapports à établir entre les nations.

De ces remarques devait surgir, quelques mois plus tard, le Plan bien connu. Et, pour tous les pays concernés, près de trente années de croissance commune sans précédent, de progrès très remarquables et, selon la volonté des gouvernants, certains secteurs d'harmonie sociale.

Si j'évoque le plan Marshall, il ne s'agit pas de l'imiter : il est d'une autre époque. Mais, comme à ce moment historique du lendemain de la dernière guerre mondiale. il s'agit d'avoir le courage d'un nouveau regard.

L'horizon, il y a près d'un demi siècle, était celui du monde développé de l'hémisphère nord; ayant pour frontières celles des États industrialisés. La prise de conscience de l'existence de milliards d'hommes - qu'on appellera le Tiers Monde - n'avait pas encore pénétré la réflexion occidentale.

De cette immense lacune sont venues, à partir du début des années 70, les premières fissures de la croissance, bientôt aggravées par les traumatismes sociaux d'une révolution technologique sans précédent, qui n'avait été aucunement prévue ni préparée.

Cette absence de lucidité, cette indifférence aux hommes, ont provoqué des ravages dans les populations de nos pays, le chômage de millions d'hommes et de femmes soudain déqualifiés, et devant les marchés extérieurs stérilisés, endettés, affamés, qui se ferment les uns après les autres, aggravant encore nos propres crises et multipliant leurs victimes.

Cette perspective n'est pas tolérable.

Nous devons donc mettre en chantier, et cette fois à l'échelle de la planète, un très vaste transfert des connaissances, du savoir-bien, du savoir-plus, nécessaire et créateur aujourd'hui, plus que toute assistance financière dont nous connaissons les nécessités mais avons appris aussi les illusions et les limites.

Transfert de classe sociale à classe sociale, de génération à génération, de culture à culture, de continent à continent.

Voilà bien une grande ambition. Nous n'arriverons qu'au terme d'une première étape, avant tant d'autres, que d'autres après devront ouvrir. Mais au moins cela vaut-il la peine d'y consacrer sa vie.

À cet égard, et c'est le geste significatif et symbolique que je veux accomplir, l'un d'entre vous donne un exemple assez exceptionnel en venant d'ici, chaque mois, se dévouer à nos progrès en France, avec nos équipes, sur place. Il illustre par excellence la volonté passionnée de transférer le savoir et l'universalité de notre tâche.

C'est pourquoi je lui décernerai, à titre exceptionnel, et pour toute votre université attachée à la France, Monsieur le Président de Carnegie-Mellon, la plus haute distinction de mon pays: la Légion d'Honneur. Il s'agit du Prof. Raj Reddy.

Fils d'une famille de paysans du Madras, hissé par ses dons et sa volonté jusqu'à certains sommets de la science, reconnu comme tel, devenu Directeur de l'Institut de Robotique de Carnegie-Mellon à Pittsburgh et, depuis l'an dernier, Directeur Scientifique du Centre Mondial à Paris, créateur inlassable, auquel la République française veut marquer sa reconnaissance.

Et, au-delà de Raj Reddy, c'est à beaucoup d'autres, dans cette salle et à l'extérieur, que je m'adresse à vous en particulier, Monsieur le Président Cyert, dont l'apport personnel ne peut être apprécié autrement que par amitié et surtout par admiration.

Raj Reddy, nous vous faisons Chevalier de la Légion d'Honneur.

oOo


Allocution finale du Professeur Raj REDDY

« Aider l'économie, c'est d'abord aider le peuple »


C'est un immense encouragement que l'un des leaders politiques du Monde ait décidé d'adresser publiquement ici un message sur la nature de la révolution scientifique qui nous entraîne.

Et il a de plus le courage de poser la vraie question. Non pas comment cette révolution peut aider l'économie, mais comment elle peut aider le peuple.

C'est cette vision et cette compassion du Président François Mitterrand, et de son ami, Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui m'ont attiré en France.

Ici, à l'université de Carnegie-Mellon, nous nous sommes engagés dans la création et la communication du savoir moderne. Mais nous avons rarement le temps de nous demander comment ce savoir va pouvoir aider le peuple.

Il y a quelques années, nous avons entendu quelque chose comme un dialogue Nord-Sud entre les pays riches et les pays pauvres, et quelques suggestions de transfert de ressources et de technologie. Ces propositions, toujours bien intentionnées, nous ont laissé sur une impression de creux, de manque de précision, et de peu de chance de succès.

Lorsque j'ai reçu l'invitation du Président Mitterrand d'assister à la création officielle du Centre Mondial à Paris, j'ai repris espoir. Après des discussions approfondies avec nos collègues, j'ai aperçu toute la gamme des possibilités qui se présentaient à nous. Les fondements étaient les deux idées essentielles avancées par le Président Mitterrand : d'abord le concept de mettre la technologie au service de la .Ressource Humaine : ensuite le concept du partage général du savoir.

La connaissance a une propriété très particulière. Lorsque vous la transmettez, vous ne la perdez pas. Le partage de cette connaissance est le premier pas, le pas décisif, vers le décollage des pays pauvres.

On le voit bien à travers l'exemple du Japon. Voici une nation qui n'avait aucune autre ressource que la ressource humaine ; et qui aujourd'hui domine incontestablement la scène industrielle internationale.

On ne peut s'empêcher de songer combien les nations qui aujourd'hui stagnent dans la pauvreté, malgré toutes leurs ressources naturelles, pourraient se redresser et se développer avec un minimum de connaissances et de culture technologique moderne.

L'actuelle révolution scientifique nous apporte un espoir nouveau et une nouvelle acception du Monde. L'informatique et les télécommunications nous permettent un partage du savoir qui sera à la fois rapide et bon marché. Le saut technologique fera du village électronique mondial une réalité avant même la fin de cette décennie.

C'est à cette tâche que s'est attaqué le Centre Mondial, créé en France. Nous avons ensemble identifié les besoins les plus pressants pour aider les plus désavantagés sur tous les continents : l'éducation et la formation; la santé et l'hygiène; l'alimentation - et l'agriculture. Ces priorités ont été précisées sous la présidence personnelle et avec la participation active du Président de la République Française. C'est cela qui a transformé toute l'entreprise en source exceptionnelle d'espérance pour l'avenir. Je suis fier et heureux d'y participer.

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