Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, Défi mondial 86, Le livre de poche, 256 pages.

Extraits

Défi mondial 86

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Jean-Jacques Servan-Schreiber parle de Samuel Pisar

L'UN des nôtres, dont le passé connu répond de l'avenir, a eu, en cours de route, une belle intuition. Ressentant, au contact des maîtres de l'art comme Raj Reddv, Herbert Simon, Richard Cyert, Pat Crecine, qu'il retrouve régulièrement, et de la jeunesse - qu'il aime d'autant plus qu'il n'en a, lui, jamais eu -, vibrant avec ferveur à l'avènement, difficile pour un humaniste, de la révolution scientifique, il a trouvé l'inspiration de la décrire en partant, non plus de l'examen de ses ressorts techniques, mais de sa vocation à faire de l'homme même la première des matières premières.

Il en a tiré une théorie générale, et un livre, mêlant ses intuitions à celles de l'économiste François Perroux et du biologiste Jacques Ruffié, l'auteur de La Science du vivant. Il a intitulé judicieusement son ouvrage : La Ressource Humaine.

La pensée de Samuel Pisar, malgré les coteries et les jalousies du parisianisme, a profondément marqué en France. Il fut l'un des fondateurs du Centre mondial qui lui doit son nom : « Informatique et Ressource Humaine ».

C'est lui, aussi, toujours au cur de notre aventure, qui a négocié le premier accord d'association entre le Centre à Paris et Carnegie-Mellon à Pittsburgh. Chacun de ses passages à l'université est d'ailleurs l'occasion d'une fête amicale. À l'initiative de Raj Reddv et de Richard Cyert, Pisar a été officiellement nommé associé (« fellow ») de l'Institut et de l'Université.

Bien que fils, pieux, de l'illustre Harvard dont il sortit avec les honneurs, il s'est habitué au climat humain si différent, si dur, de Carnegie-Mellon.

N'ayant pu, pour une fois, participer au séminaire de Tokyo, il s'est exprimé avec précision sur ce qu'il veut voir au bout de ces efforts. Retenons cette part de son message :

« Le tourbillon révolutionnaire qui nous entraîne tous n'est plus japonais. Il est devenu multinational.

Toute nation qui voudra demeurer capable de créer des richesses et d'élever sa qualité sociale devra suivre la même voie et faire les mêmes efforts.

Dès qu'une invention intervient dans un pays, et aboutit à des productions nouvelles, elle a des répercussions immédiates dans tous les pays présents sur le marché mondial, c'est-à-dire progressivement l'ensemble, selon un processus de « destruction créatrice » dont Schumpeter a décrit l'enchaînement.

De son temps, il fallait des décennies pour que ce déploiement de la compétition, avec les mutations redoutables qu'elle entraîne, se produise. Du temps de l'invention du papier par les Chinois, il fallait même des siècles. Aujourd'hui, c'est instantané. Il faut réagir à chaque instant.

Ce phénomène rude, cette compétition sans pitié, qui est venue remplacer le cycle éternel des guerres, se déroule à l'intérieur de règles du jeu que les Occidentaux eux-mêmes ont fixées à l'époque de leur suprématie: le libre-échange.

Sur tous les continents, des millions d'hommes mal nourris s'éveillent et se mettent à apprendre comparer, inventer. Ils ébranlent nos tabous Découvrant la richesse créatrice qu'ils ont en eux-mêmes, ils nous donnent une leçon qui nous a pris par surprise : ils se mettent à dessiner, produire et vendre à peu près tout. La tentation de l'Occident de leur fermer ses marchés, de leur refuser sa technologie, n'est que fallacieuse illusion : ce serait la décadence sans retour.

Aucune frontière ne peut plus arrêter la compétition, la contagion du progrès, la nécessité d'exceller comme les autres et d'inventer en permanence de cultiver sans cesse notre Ressource si nous ne voulons pas tomber sous les coups d'une implacable logique. Elle ne cédera pas aux imprécations. Elle ne peut être maîtrisée que par l'excellence.

Ainsi est mise à l'épreuve la Ressource Humaine de chaque nation. Les championnats du monde dans tous les domaines, ne cesseront plus. Il n'y à pas d'arènes protégées. Il n'y a plus de « deuxième série ». Chacun doit jouer, bon gré mal gré, face aux meilleurs, ou devenir leur serviteur.

Un film admirable sur l'époque des grandes universités britanniques, du temps où Oxford et Cambridge régnaient, nous a montré la dépense inouïe d'énergie et de courage qu'il fallait à ces jeunes gens, à partir des compétitions sportives, pour répondre à ce que l'on exigeait d'eux, destinés à fournir l'élite de l'empire le plus puissant du monde, et de toujours.

Ce film, Les Chariots de feu, est la description même de la vie de notre jeunesse aujourd'hui pour les tâches qui lui incombent maintenant au moment où elle doit prendre la relève.

Tous les pays devront désormais veiller, avec passion, sur leurs jeunes, futurs champions de la concurrence mondiale, qu'à l'instar des athlètes olympiques ils devront entraîner en leur offrant les équipements et les conditions qui leur permettent de déployer, jusqu'à l'extrême limite, leurs capacités.

La meilleure éducation, la meilleure formation, le meilleur entraînement, et l'apprentissage du goût d'apprendre, de la maîtrise des dons, pour tous les enfants, tous les adolescents-c'est la tâche urgente. Car nous avons tant tardé à le comprendre, et aujourd'hui encore... Pourtant chacun d'eux est un champion en puissance.

Nous vivons les dernières affres d'un drame historique. Une autre ère est née. À notre passé, il faut dire adieu...

Après deux guerres mondiales, un génocide, les tueries coloniales, l'univers qui agonise est porteur aussi des ferments de sa succession. Arrive le jour où les héros des peuples, et les guides du monde, ne seront plus jamais ceux qui manient les glaives ou les missiles, mais ceux qui maîtrisent le savoir et l'invention.

Je méprise les indicibles ravages du passé, mais je crois, de tout mon être, à l'aventure créatrice de l'homme pacifié - qui commence. »

Défi mondial 86, pages 240 à 243

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Il s'entretient avec Indira Gandhi.

Pourquoi cette petite pastille, ce microprocesseur représente-t-il une révolution, capable de périmer le progrès industriel tel qu'on le voit en Europe et en Amérique ? Comment l'emploi ne dépendrait-il plus de l'accumulation d'industries ? Se peut-il, vraiment, que la chance de développement, pour un peuple, quel que soit son niveau actuel, selon la formule même qui marque l'ère nouvelle, dont on parle, ne soit plus l'industrialisation mais cette informatisation, qui la dépasserait ? Comment peut-elle le croire ?

Elle appelle son fils. Son deuxième fils, Rajiv, celui qui, me dit-elle, ne s'occupe pas de politique. Il est pilote, il est ingénieur, il connaît la technologie. Elle veut savoir ce qu'il en pense.

Rajiv écoute ce qu'elle demande que l'on redise pour lui, bien qu'il le sache déjà. Il connaît, il aime, sa mère. Il sait que même lui, pour la convaincre doit éviter de la heurter. La rencontre entre Indira et le microprocesseur risque de tourner à la haine bien plus qu'à l'amour. Rajiv ne dit rien, et réfléchit pendant qu'il écoute.

Pour gagner encore un peu de temps, et éviter toute tension – il connaît, de plus, la fatigue extrême où elle est – nous échangeons quelques observations sur les avions que nous avons, l'un ou l'autre, pilotés; puis sur l'avenir du supersonique dans l'aviation civile – il connaît ma compagne. Indira s'impatiente. Ce n'est pas le problème. Les technologies remplaçant l'industrie, ou plutôt les hommes dans les usines - alors, qu'en pense Rajiv ?

Calmement, mais sans habileté hypocrite, il se déclare : « Tu sais, je pense qu'il a raison. »

Lorsque je le retrouve, peu d'années après, à Paris, il est devenu, par un enchaînement imprévu de hasards et de drames – son frère tué, sa mère assassinée – Premier ministre. Toujours le même, calme et résolu.

Avant de venir, il s'était fait précéder, méthodiquement, par son ministre de la Technologie et, plus longuement encore, par son ministre de l'Éducation, M. K. C. PANK. Ils font partie de ce qu'on appelle déjà, dans le monde entier, parlant de l'équipe gouvernementale de Rajiv GANDHI : les « computer boys ».

Raj REDDY> a enfin des interlocuteurs, convaincus, résolus, à New Delhi.

C'est déjà un grand progrès. Mais avant cette bataille de l'Inde, que nous entamons, nous avons connu, Raj et moi, côte à côte, la bataille de France pendant trois pleines années. Et là aussi, à Paris, il y avait un interlocuteur intimement convaincu que l'avenir exigeait la révolution informatique, dans l'éducation et la formation d'abord. C'est François MITTERRAND lui-même, avec une conviction profondément enracinée dans son acception culturelle des étapes de l'Histoire.

De tout son pouvoir, il a fait passer un message. Il n'a pas ébranlé les bureaucraties. L'Éducation en France a même fait un bond en arrière, elle adore la tradition pour mieux repousser l'ordinateur.

Alors, l'Inde ? Sa bureaucratie est légendaire, toute-puissante, écrasante. Seulement, Rajiv a une arme secrète dont il attend qu'elle soit prête : la jeunesse. Et c'est là que les ferments que cultive un à un, Raj Reddy peuvent faire la décision. En regardant, en mai 1985, défiler ces dizaines de jeunes diplômés venus de l'Inde, repartant docteurs en Informatique de Carnegie-Mellon, je voyais les lieutenants de Dumouriez montant en ligne vers Valmy. L'Inde, au-delà de ses tabous, de ses interdits, de ses gardiens farouches de l'immobilisme, a une prodigieuse ressource humaine. La patience de Rajiv est profondément sage : il ne faut surtout pas envoyer au feu ces hommes si précieux avant que la maturité de la jeunesse, qui monte telle la marge, comme au Brésil, et la force de leur valeur aient changé, sans bataille, le rapport de force.

Je l'avoue, naïvement peut-être, mais non sans expérience : je tire ma confiance, pour nous-mêmes, du tiers-monde. De l'exemple qu'il saura donner. Les computer boys de Rajiv seront un jour nos libérateurs ; je le crois.

Défi mondial 86, pages 249 à 251

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